—Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui fit approcher le cheval de la porte.—Oh! la divine et ravissante figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!
Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.
Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du Louvre.
Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue; mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement, avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.
Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait précieusement dans son cœur le souvenir de cette jolie tête aux traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques boucles s'étaient échappées du scoffion de velours, sous lequel les femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.
Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe à vertugales, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille plus de finesse et d'élégance.
Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant dorures en la tête, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas sans doute à cette dame ou damoiselle, qui se montrait ainsi en public avec un carcan ou collier et des bracelets émaillés.
—Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de Curson, qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.—Je viens savoir ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne rentrez pas?—Et que voulez-vous que je devienne? répliqua-t-il, en ne cachant pas son dépit et son impatience.—Ne vous fâchez pas, et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point avec vous?—Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas avertie?—Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres officiers de la maison du roi de Navarre.—Alors, à quoi bon demander des nouvelles de Pardaillan?—C'est... c'est que je doutais de la vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à jouer et à banqueter...—Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit le sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où allez-vous maintenant?—Mais... n'est-il pas heure de retourner à son lit, surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?—Aussi bien, qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est insensée de vous laisser courir les rues...—Elle dort et ne soupçonne rien... Je m'étais fort réjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que sa lettre m'ôtât toute espérance de le voir. Si du moins vous fussiez arrivé pour me tirer d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir... Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de loin, la ville semblait en feu, à cause des lumières qui sont aux fenêtres des maisons... Je suis donc montée à cheval sans prendre le temps de changer d'habit et j'ai traversé la rivière...—Vous avez, ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en aurait la femme d'un vieux capitaine de reîtres...—Je sors de l'hôtel de notre pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici avec des catholiques...—Qu'importe! Je vous trouve un peu bien téméraire de vous intriguer ainsi de mes actions!—Dix heures ont sonné à l'horloge du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.—Dix heures ou minuit, je m'en soucie comme de ça, et je ne me coucherai qu'au jour levé.—Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous en selle devant moi...—Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous êtes venue, et demain vous serez réprimandée tout à loisir.—Yves, mon ami, vous n'êtes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment retournerai-je?—Pierre, tu es bien armé? demanda-t-il sèchement au valet qui tenait la bride du cheval.—Une dague, une épée et deux pistolets, monseigneur! répondit le valet, qui avait servi dans l'armée calviniste.—Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement, et dorénavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle!
En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.
L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure de ses sanglots étouffés.