La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval qui prenait le galop.
IV
Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.
Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu et distrait de son idée par une agression imprévue.
C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se cramponne à tout ce qu'il peut saisir.
Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct, lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne point partir.
Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.
—Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à votre barbe.—Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper. Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce silence, je penserais qu'on se bat quelque part.—Monsieur de Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous déplaise...—Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par le sang-Dieu!—Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.—C'est moi qui vous tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma dame...—Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit alors l'explication au sérieux.—Oui, ma dame, la plus belle, la plus plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...—Vous vous gaussez de nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez votre dame?—Je la connais mieux que vous!—La raillerie est malsaine et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...—Qui? Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais du roi de Navarre?—Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous seriez un maladroit et malhonnête homme!—Sang et sang! aidez-moi un peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.
Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces, avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives portant de la lumière.
Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.—Mille diables! mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était entrecoupée de hoquets.—Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à la place de Grève?—Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des curieux.—Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!—Camarades, fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.