Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de nouvelles rasades, demandant son épée.

—As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!—Vous serez témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de Curson.

En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de Curson.

Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid, refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait presque à bout portant.

Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de peine à faire admettre dans leur compagnie.

—Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.—Je vous prouverai demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous! reprit le sire de Curson.

Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut sortir pour la rejoindre, s'il était possible.

—Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage: vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En garde, monsieur!—En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des épées mit en humeur querelleuse.—Courage, Savereux! criait un troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est œuvre pie!—Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!—Vous n'êtes pas dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de Curson.

Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.

—Bonsoir et à demain, messieurs!—Nenni! nous ne vous laisserons pas, dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé votre querelle.—Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux, répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.—Quoi! beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM. les huguenots n'entendaient rien à mentir...—Mentir! interrompit le sire de Curson.