Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée qu'on lui tendait.
—En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du champion catholique.—Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais sang!—Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son pourpoint!
Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son extravagante querelle aux dernières extrémités.
Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût été fort en peine de nommer!
Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au sujet de son amour pour une inconnue.
Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M. de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la dame, à cette heure avancée de la soirée.
L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient suffisamment excitée.
Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il se mit seulement sur la défensive.
—Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à ce qu'il ne se blesse pas en tombant.
Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de part en part en s'enferrant lui-même.