Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.

Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.

Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.

—Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient vaguement éveillés au milieu de son ivresse.—Il n'en mourra pas vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce fatal combat.—Vous tenez-vous pour satisfait et content, monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les protestants.—Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de Savereux.

Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.

—N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.—Votre sang coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un chirurgien...—J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et je n'en dormirai pas plus mal.—Je m'en vais bander votre plaie, dit Savereux.

Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.

—Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne me pardonnez-vous pas?—Je vous pardonne de grand cœur, et foin de la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?—Ma dame! oh! que non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je n'aimerais plus le jeu ni le vin.—C'est vous, mon compère, qui avez follement interrompu notre jeu.—C'est vous plutôt, en attirant ici cette belle dame qui est cause de tout le mal.—Le mal n'est pas grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais encore volontiers...—Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous mène à maître Ambroise Paré.—Assurément, mais le cas n'est pas urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.—Soit fait à votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!

Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table, et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons sur le tapis.

—Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.—Je joue en un seul coup de dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!—Quatre! A vous les dés! Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.—Vous avez perdu tout à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.—Ce n'est rien que cela; je jouerai cette fois trois mille écus...—Trois mille écus! je ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...—Bon! n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus sur ces dés: onze!—Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur obstiné et ne veux plus de votre argent.—Je serais un bien méchant joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!—Cinq mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu ou au diable? Et votre blessure?—Je n'y prends pas garde; vous l'avez merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne vous endormez pas, monsieur de Savereux?—Non, que je meure! je boirai tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des cinq mille écus?—Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi! j'ai la main un peu bien malheureuse!