Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de leurs paroles que de leurs actions.

Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée, existaient de longue date dans le cœur de tous les catholiques.

On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.

Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir tête aux agresseurs.

Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la salle où les deux joueurs étaient aux prises.

Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.

—Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de la bande.—Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.—Si vous ne sortez bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir par la fenêtre!—Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné d'amiral!—Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et mettant l'épée à la main.—Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son épée.—Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.—Et ce quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le second de messire de Curson.—Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.—Nous sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même nombre de huguenots pour cette rencontre.—Mordieu! vous me verrez parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation. Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette caverne de bêtes fauves.—J'ai perdu contre vous soixante-dix mille écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste. Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.—Allez, beaux soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes catholiques.—Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!—A demain, messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra en aide aux bons contre les méchants!

Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.

Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.

—Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères d'armes, à la vie, à la mort!—Ne vous en allez pas le chef découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera chaude!