—Marchons! dit-il en marchant pas à pas.—Par là, vous retournerez à l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de nous.—Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir, messieurs, et bonne nuit.—Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir, au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme de soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre vous.—Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais pas davantage!—Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson. C'est à peu près la dot de ma sœur!—Par la messe! votre sœur est-elle jolie? je l'épouse.—Elle ne vous a pas attendu, par malheur, et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la religion.—J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!

Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait, à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.

Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus dans le dédale du vieux quartier du Louvre.

Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.

Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa sœur.

Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement machinal.

—Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.

En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages gris couvrirent alors comme d'un linceul.

—Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.—Le voilà pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy, ce me semble!—Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.—Quoi! vous ne reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle dans la rue de Béthisy?—Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit avec obstination Jacques de Savereux.

Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas inégal dans la direction du Louvre.—Où va-t-il? disait Yves.—Je vais demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.—C'est à moi de le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!—Ah! brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique, avait heurté contre la muraille d'une maison.