Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à celle de la peur.

Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et des poignards.

Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se distinguait du moins par un équipement plus militaire.

—Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.

Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.

Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet dormant ou milice bourgeoise.

Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune explication à ce sujet.

—Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?—Non, je m'en vais au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas encore le danger de sa position.—Rien n'est-il changé aux ordres du roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au Louvre...—M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique Maurevert...—Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...—Silence! interrompit le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur, si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure; après, pour deux heures, et maintenant...—Maintenant, dit quelqu'un qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être plaidoyée et entendue.—Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil, dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?—On abuse, dit un troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de nous, m'est avis!—Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!—Et ces vilains huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient faire d'eux!—Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!—Monsieur, je vous prie de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit pour lui parler en particulier; je suis le libraire Kœrver, demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de la Licorne: j'ai rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.—Il n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir! murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!

Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.

Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy, pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de massacre employé par le quartenier Kœrver.