En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.

—Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui vive encore et qui soit en état de venir avec moi?—Silence, au nom de Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!—Eh! qui sont ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal? demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.—Ceux qui nous ont laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par suffocation.—Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi, m'est avis?—N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?—Je ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?—Vous êtes bien malade, si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa Majesté et de la reine sa mère!—Sous les yeux du roi! s'écria Savereux.

Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui se mêlaient dans les airs.

—Met-on la ville à sac? demanda-t-il.—Ce beau massacre n'a pas commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!—On se bat par les rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore retenu par son voisin.—Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!—Je le crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de Curson?...—M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir: où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!—J'ignore ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.—Vous! reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?—Jacques de Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?—Bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de Navarre!—Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur Henri de Bourbon!

La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.

Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne jusqu'aux sourcils.

Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.

Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.

Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la moindre était mortelle.

Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne refuse jamais à quiconque les réclame.