Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.

Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne coulait plus de ses blessures.

—Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas marcher, en vous aidant de mon bras?—Vous êtes catholique? reprit Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici plutôt qu'ailleurs, je vous prie!—Vous tuer? Bon! pourquoi vous tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!—Vous n'êtes donc pas catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux meurtriers?—Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection, puisque vous êtes gentilhomme.—Voilà un beau et fier langage, dit Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et ami.

Et il lui tendit la main.

—Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte. Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.—Si je pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg Saint-Germain, avant que je meure!—Vous ne mourrez pas, si vous voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...—Ce serait vous noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte Bussy...—Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en nageant...—Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de Curson...—Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion indéfinissable.

—Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?

—Oui, vraiment, c'est sa propre sœur, et n'était cette malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.

Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé, nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre, s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les cris du passeur qui était sorti de sa cabane.

Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la barque.

Il se mit à ramer avec ardeur: