—Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition? demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il bien mort?—Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son nom.—Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande, en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: Vive la messe! sinon, au diable ton patron!—Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria Salaboz.
Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.
—Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!—Vous avez pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?—J'en ferai un jour le compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut tuer?—Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui vous paraîtront bons à occire!—Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure part de cette tuerie!
Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il avait laissé Pardaillan sans connaissance.
Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre un sang maudit.
Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir, à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.
La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour, avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé par les lois de la chevalerie.
Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse perfidie des catholiques.
Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du baron de Pardaillan.
Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail, que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme; il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet, et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.