—Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!—D'où vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour protéger les siens?—Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue! Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de notre vieux Daniel!—La faute en est à vous, qui l'avez laissée partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.—Eh! maître Simon, je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...—Je m'en suis maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...—Dieu me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en joignant les mains et en les élevant au ciel.—Dieu vous le rende pur et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon exemple...—Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du ministre.—Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer les bonnes œuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux prêches...—Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.
Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des maisons.
—Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni celle de l'angelus: c'est le tocsin!—Le tocsin? reprit le ministre sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies, matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...—Les morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus tout le tocsin!—La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas, madame, d'achever notre lecture?—Mon fils! ma fille! criait avec désespoir la pauvre mère.
Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses regards obscurcis de larmes.
—Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!... Si je savais du moins les revoir!—C'est Dieu qui le sait, madame, et je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène sains et saufs ceux que vous pleurez!
La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.
Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui représentait exposés aux plus grands périls.
Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait, écoutant, regardant, attendant toujours.
C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la prière et s'animait au martyre.
La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.