La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de cet hymen funèbre.

Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait introduit.

Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les battements du cœur de son époux, avait concentré toute son âme dans un regard fixe et désespéré.

—Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne femme et légitime épouse?—Je le jure devant Dieu! répondit Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce serment.—Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle mari?—Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de nouveaux sanglots.—Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à tous les diables!—C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de jeu. Qu'attends-tu là-bas?—C'est toi, Savereux? reprit Maugiron, étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?—Moi! je règle mes comptes avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes, pour vider notre querelle du souper.—Songes-tu, ou bien es-tu en démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir régler aussi ses comptes avec moi?

Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été prononcé.

Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était étendu.

Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son affection.

Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé, haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe d'approcher:

—Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.—Monsieur de Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson, soyez encore mon frère d'alliance!—Frère d'alliance, frère d'armes, frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec exaltation.—Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma sœur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?—Qui sont renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils sont à vous, monsieur de Pardaillan.—Je les donne et lègue à ma chère veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui conviendra...—J'en ai besoin ce jourd'hui, ma sœur, interrompit Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux ci-présent...—Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse? s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui présentait.—Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes, afin que je paye la rançon de ma mère, de ma sœur et la nôtre à tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron attend à la porte de l'hôtel.—Monsieur de Curson, cria encore Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire ma promesse de sauf-conduit!

Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus, mais qui lui parlait encore pour l'encourager.