Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la garde abbatiale.
Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie, et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses armes.
—Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.—La rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?—Et, en outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un triste pressentiment qui fit trembler sa voix.—Ah! Pardaillan? répéta Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de Navarre.—Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener sûrement hors de Paris?...—Oui, et tout à l'heure, avant que le massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un cheveu de la tête.—Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes frères qu'on égorge traîtreusement!—Çà, mon maître, repartit vivement Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont, disiez-vous, une dette de jeu?—Voici l'hôtel où loge madame ma mère, répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour que je m'acquitte envers vous.—Eh! monsieur de Curson? est-ce pas vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!—Je vous attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse et de vous sauver tous!
XII
Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.
Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes, sur le corps de son fiancé.
Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant, assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un adieu suprême.
—Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez mon deuil par souvenir de moi.—Pensez que vous ne mourrez pas, je vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!—Non, ma bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être conjoints pour bien vivre ensemble.—Je ne m'y oppose pas, si tel est votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...—Oh! que de délais, chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre cœur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!—Qu'il soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit sitôt rompue par la mort!—Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous, si vous n'aimez mieux ne partir jamais!
Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron, aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter par les fenêtres.
Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la garantie des édits de pacification.