Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique qu'au moral.
Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde, et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.
Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour la plus polie qui fût alors en Europe.
La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers, que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.
Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de fraîcheur, étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.
Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre, tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.
Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle sentait croître au fond de son cœur un implacable désir de vengeance.
Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir devenir un héros sur un champ de bataille.
—Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître Fredet, le secrétaire de monseigneur.—En vérité, je vous blâme fort d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai repentir.—Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques, d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une lettre du roi à monseigneur.—Une lettre du roi! J'entends qu'elle soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque serait assez audacieux pour me désobéir!—Donc, madame, il faut se résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré sire...—Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà, appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa bannière?—Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des Anglais.—Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.—Votre volonté soit faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France et duc d'Orléans, je voudrais...—Aller guerroyer avec les capitaines, à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni, ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me contente de n'être qu'une femme, ayant les mœurs et les devoirs d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des prouesses d'armes...—Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des Anglais!—Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue, que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?—Je donnerais mon sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse, mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je, pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil, puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu seul pressent.—Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin, depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui s'aggravait sans cesse, j'ai au cœur cette idée, que je serai veuve et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon mari, s'éloigne de moi!—Las! madame, le garderez-vous mieux quand les Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble couronne de France!
En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de la duchesse d'Orléans.