Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc d'Orléans, en les parcourant d'un œil inquiet et voilé de larmes, tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de Grailly.

—Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria la duchesse.

Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.

—Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur, en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en voyant ces cachets rompus!...—Aussi ne les verra-t-il pas, quant à présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs français...—Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?—Non, sur votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille? Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner. Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au cœur du royaume.—Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de belles conditions pour avoir le passage libre...—Ne vous opposez pas, messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui convient mieux à cette heure que la guerre.—Monseigneur malade! Je refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du roi?—Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de demeurer.—Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.—Ma très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la rapporte.—Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains de monseigneur.

Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit entendre.

IV

Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la princesse.

Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans, ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par monosyllabes.

Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il sourit au comte de Boulainvilliers.

—Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son cabinet d'étude?—Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du seigneur de Boulainvilliers.—Compère, lui dit la princesse avec un air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et enchaperonner comme un oiseau de chasse.—France! France! France! reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête entre ses mains.