Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en veluau ou velours noir.
—Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne m'avez pas fait avertir que vous étiez là?—C'est moi, monseigneur, qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous savais enfermé en votre étude dès l'aube.—Oui bien, madame, je poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de Rouen?...—Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par les chemins...—Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.—La guerre avait cet avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient de bons soldats.—Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la plume....—Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en pâtit.—Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des tracas de la cour.—C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous empêche de sentir que vous êtes malade...—Malade! s'écria le prince en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc si bel appétit et si bonne humeur...—Eh! monseigneur, ce sont des apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre au lit et d'appeler le médecin...—Dites de me mettre à table et d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet et de Boulainvilliers...—Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans, voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez dans la mélancolie.—Merci de moi! vous finirez par me faire croire que je suis déjà mort et enterré...—A Dieu ne plaise! dit la princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire, comme au saint temps du carême...—Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en anachorète?...—Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et l'œil éteint...—En vérité! reprit le duc qui commençait à se sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'œil si éteint, Fredet?—Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes, ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.—Que t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?—Je ne vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a rien de plus cher que votre vie.—En effet, répliqua Louis d'Orléans qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...—Ta, ta, ta! se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette, malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.—Tu me donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi dans le grand préau?—Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame d'Orléans.—Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les jours...—Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la duchesse.
Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.
—Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit pas le dernier!—Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire don.
En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.
C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans, et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les femmes.
Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse, était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes, ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la vie rustique, à l'entour des pages.
—Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...—Que jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.—De ne me contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre privée.—Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.
Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.
Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et les plus tendres.