Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds, la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou physicien, qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et inoffensives.
C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de son lit.
Le prince devenait tout à fait malade.
La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice, l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.
V
Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans l'anxiété.
Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre. Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à cœur les nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans l'enceinte de Coucy.
On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000 combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de 15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les environnaient et les harcelaient.
On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait, manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.
On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.