Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un carcan ou collier de perles à trois rangs, ainsi que des aureillettes ou boucles d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.
—Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.—Or çà, ma mie, allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un couvent de Bretagne.—Un couvent me conviendra fort, madame, pour y prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou demain.—Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.—Mieux vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les Anglais!—Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et bataille.—Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui a fait lever l'oriflamme.—Quels regrets ce sera pour vous, madame, dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une belle victoire!—M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se réunir au camp des Français?—On s'émerveille grandement partout, ma très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les cœurs des nobles dames.—Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de déployer au vent la bannière d'Orléans?—Il est toujours temps de faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en prince!—Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un mouton qu'on mène à la boucherie?—Dieu m'est témoin, ma très-honorée dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner la moindre goutte du sang de monseigneur!—Pensez-vous donc, ma très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux qui vont à la guerre n'en reviennent pas?—Allez, mes filles, nous avons chacune, au fond de notre cœur, une secrète voix qui nous annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière fois!—Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il en sera de même de mon fiancé!—Ce sont chimères et mensonges que ces pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern. Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et de la gentille noblesse française!—Le jour, la nuit, je suis poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout ceci?—N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les sorts et les horoscopes?—Je n'ai, ma mie, consulté que mon cœur, et mon pauvre cœur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale à monseigneur.—Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.—Que n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet, depuis l'a jusqu'au l, sont heureuses et de bon augure; les autres, depuis le m jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé personne au monde.—Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle avait par hasard sous la main.—Nenni, ma très-chère dame, reprit naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer un mauvais sort.—Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon, madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.
La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes, debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique, entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher l'oracle de l'avenir.
Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume, et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page commençait par ce vers:
Prison auras avec ton noble maître.
La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.
—La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille, mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort de monseigneur.—Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens, repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur d'Orléans, de peur qu'il ne s'en aille à l'armée du roi, et tu es pareillement captive, ma douce Hermine, en notre châtel de Coucy. Çà, Isabeau, à ton tour de faire parler le sort à ton profit!
Isabeau de Grailly rougit et ne répondit pas: elle eût bien souhaité ne pas s'exposer à évoquer une mauvaise chance, mais elle n'osait pas résister à un désir, encore moins à un ordre de sa maîtresse.
Elle écarta donc les feuillets du livre d'une main tremblante, et rencontra ce vers qui, malgré le fâcheux caractère de sa première lettre, commençait par un mot qu'elle eût choisi elle-même et contenait un présage qu'elle accueillit avec un battement de cœur, un sourire de joie et un redoublement de rougeur:
Mariage est la fin de tes ennuis.