—Oui-da, ma fille, dit la duchesse avec gaieté, les horoscopes de ce livre ne sont pas si contraires que je l'appréhendais. Au fait, rien que de bon ne peut sortir de l'œuvre de monseigneur, et j'ai à cœur que ce beau mariage se fasse le plus prochainement possible, pour mettre fin à tes ennuis.—Çà, ma très-chère dame, dit Hermine, ne vous plaît-il pas de consulter aussi les sorts, pour savoir ce qui adviendra de la guerre des Anglais?—Je me soucie bien de cette guerre, vraiment! Il n'y en aura pas même un écho jusqu'ici, et je ne craindrai pas pour les jours de mon époux bien-aimé.—Voyons ce que vous conseille, en cette occurrence, l'horoscope des lettres! Faut-il que monseigneur demeure céans ou rejoigne l'armée?—Il demeure et demeurera céans, te dis-je; car j'aime mieux qu'il vive avec moins d'honneur, que de le voir mort avec plus de triomphe.—Ouvrez un peu le livre, madame, et demandez-lui s'il convient qu'un duc d'Orléans reste au logis et se tienne coi, quand on va livrer bataille?—Ne me tentes-tu pas comme le serpent du paradis terrestre, dit tristement Bonne d'Armagnac, et n'est-ce pas manger le fruit de l'arbre défendu de la science?

La duchesse, un moment indécise, ouvrit brusquement le volume, et lut avec effroi ce vers menaçant, au commencement de la page:

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

Elle faillit laisser le livre s'échapper de ses mains; ses yeux se voilèrent et une douleur poignante s'empara d'elle.

Hermine de Lahern regardait avec stupeur cet arrêt de mort qu'elle essayait en vain d'interpréter d'une manière rassurante. La damoiselle de Grailly, saisie d'une émotion indéfinissable, approcha ses lèvres de la main de Bonne d'Armagnac et y déposa un baiser qui ressemblait à un adieu funèbre.

—Hermine, lui dit solennellement la duchesse, c'est vous qui l'avez voulu, c'est vous qui m'avez ôté la consolation de l'espérance!—Ne vous méprenez pas sur le vrai sens de ce pronostic, très-vénérée dame, répondit la damoiselle de Lahern, avec autant d'embarras que d'anxiété: cela s'entend de la bataille, qui fera beaucoup de morts et qui rendra quasi la France morte de deuil...—Il sera temps d'y penser, le cas échéant, reprit froidement la duchesse; quant à cette heure, il n'est pas question de bataille causant mort d'hommes, mais tant seulement de bataille poétique entre les concurrents du puy de rhétorique. Malheur à qui réveillera monseigneur!

Les trompettes sonnèrent pour annoncer l'ouverture de puy de rhétorique, et un orchestre, composé de flûtes, de hautbois, de violes et de rebecs ou violons à trois cordes, fit entendre une symphonie lente et douce.

La musique de ce temps-là, n'ayant que des instruments faibles, monotones et imparfaits, se bornait à filer des sons et n'exécutait que des espèces de gammes chromatiques, en montant et en descendant, sans ensemble et sans énergie; elle rencontrait pourtant quelquefois un chant gracieux et touchant malgré sa simplicité et son uniformité.

VI

La galerie des Armes, où la cérémonie devait avoir lieu, était remarquable par sa longueur plutôt que par son élévation. Le plafond, soutenu par des poutrelles ou lambris peints en rouge, représentait un ciel d'azur étoilé; les murailles, également peintes à la détrempe, avaient pour ornements une série d'écussons ou armoiries appartenant à l'ancienne famille de Coucy, qui était alors éteinte et dont la maison d'Orléans possédait les domaines seigneuriaux.