L'exemple du maître est toujours un commandement: la plupart des officiers du duc d'Orléans tenaient donc à honneur de se distinguer dans cette joute littéraire, à laquelle présidait lui-même ce prince qui n'estimait rien tant que la belle rhétorique.

Les auteurs s'avançaient tour à tour au pied de l'estrade, et lisaient leurs poésies, avant d'en déposer le manuscrit entre les mains de Bonne d'Armagnac. Après chaque lecture, les juges délibéraient et allaient aux voix, en prenant d'abord l'avis de la duchesse.

L'assemblée avait le droit d'exprimer son opinion par des bravos, mais non par des huées, le silence étant la seule marque permise de désapprobation.

—Monseigneur, et vous, ma très-haute et très-puissante dame, dit Fredet, en s'inclinant avec respect, vous plaît-il d'admettre au concours un jouteur inconnu qui ne veut pas nommer son nom, et qui n'a pu assister à cette journée, faute d'être reçu au châtel.—Maître Fredet, interrompit Bonne d'Armagnac inquiète de cet épisode imprévu, la loi du puy de rhétorique exige que les concurrents y comparaissent en personne, et surtout qu'ils soient de bonne vie et mœurs; ce pourquoi convient-il qu'ils se nomment...—A moins que le chef suprême du puy les dispense de se nommer, répliqua Charles d'Orléans, qui sentait ses forces renaître et qui s'applaudissait d'avoir quitté son lit. Or, il importe que je sois instruit des raisons qui invitent le nouveau poëte à nous celer son nom.—Je m'excuse, monseigneur, d'être son avoué et avocat, d'autant que je ne le connais pas davantage, reprit Fredet que la demoiselle de Lahern encourageait du regard à parler. C'est une flèche qu'on a lancée dans le châtel par-dessus la muraille, et où se trouvait attaché cet écriteau: «Quiconque ramassera ceci est convié et supplié de porter, au puy de rhétorique de monseigneur, le rondel enfermé sous ce pli et scellé de ce cachet. Si d'aventure ledit rondel est jugé digne du prix, ledit prix appartiendra à celui qui aura été son parrain et avocat audit puy de rhétorique.»—Voilà une plaisante façon d'entrer en lice! s'écria gaiement le duc d'Orléans. Çà, Fredet, je t'autorise à être le parrain de ce jouteur inconnu.—Ah! monseigneur, reprit la duchesse, qu'un pressentiment douloureux avait fait pâlir, c'est enfreindre la loi des puys de rhétorique!—Nenni, madame, puisque j'admets ce rimeur, quel qu'il soit, noble ou vilain, à disputer le prix de la rose.—Et si ledit rimeur, mon très-redouté seigneur, n'était autre qu'un malfaiteur, condamné et décrié pour ses forfaitures, un larron?...—Fi donc! jamais larron, jamais mauvais garçon ou bandit n'a pratiqué le gentil métier de poésie et art de rhétorique!—Oui-da; mais si ce rondel contenait choses mal sonnantes et attentatoires à l'honneur des dames?—Maître Fredet qui le doit lire verra du premier coup ce qu'il convient de faire. Je gage, au contraire, que ce rondel vient de quelqu'un de la cour du roi, de messire Olivier de la Marche, du roi de Sicile, de mon oncle de Berry. Or, écoutez, beaux juges du puy!

Il se fit un silence général dans l'assemblée, que la curiosité tenait immobile et attentive.

Madame d'Orléans n'avait pas osé résister plus longtemps en public à une volonté formelle de son mari: ses yeux s'étaient remplis de larmes, et elle laissa tomber son front dans sa main. Le souvenir de l'horoscope des lettres lui revint, en ce moment, avec de nouvelles angoisses.

Maître Fredet, satisfait de l'importance qu'il s'était donnée à l'occasion d'un épisode dont il ignorait lui-même la portée, coupa les lacs de soie engagés dans le cachet sans armoiries, qui fermait un papier plié en forme de missive, et il lut aussitôt, d'un accent ferme et vibrant, ce rondel qu'il ne comprit bien qu'après en avoir fait lecture.

Gentil duc, quand on crie aux armes,
Demeurez-vous point endormi?
Quand la France se noie en larmes,
Vous cachez-vous comme fourmi?
Quand le roi mande ses gens d'armes,
N'êtes-vous plus son grand ami.
Gentil duc, quand on crie aux armes!

—Aux armes! répéta une voix glapissante, qui partait de dessous un trophée d'armures et qui fut accompagnée d'un son de ferrailles que rendit le choc de deux armures.—Qu'est-ce que cela? demanda le duc, en se levant et portant la main à son côté pour y chercher une épée qu'il ne trouva pas.—Les Anglais seraient déjà devant Coucy! s'écria involontairement Philippe de Boulainvilliers que ce bruit d'armes avait fait tressaillir.—Monseigneur, dit tristement la duchesse d'Orléans, n'est-ce pas messire Jean de Bourgogne qui vous envoie ce message?—Continuez de lire, Fredet, repartit le duc d'Orléans ému et agité de mille pensées turbulentes: j'ai hâte d'entendre la conclusion du rondel.—Comme parrain de l'auteur, dit Fredet décontenancé par les regards que lui lançait la duchesse, je requiers qu'il soit mis hors de cause.—Point, maître! insista le duc! ces vers sont beaux et honorables; je souhaite qu'ils méritent la rose de vermeil.

Fredet obéit à regret et reprit sa lecture, en baissant la voix de telle sorte qu'elle parvenait à peine jusqu'à l'extrémité de la salle, malgré le profond silence qui y régnait.