—Ce chien est bien mollasse et bien sensible aux coups, pour le métier qu'on prétend qu'il fait, murmura à voix basse le brigadier Volenti en s'adressant à celui de ses hommes qui était debout à son côté auprès de la table; on m'aura donné de faux renseignements.—Je vous l'avais bien dit, repartit du même ton le douanier. Le maître et le chien ne pensent qu'à la chasse, c'est connu de tous les honnêtes gens du pays. Ceux qui disent le contraire, voyez-vous, mon brigadier, sont des jaloux et des menteurs, peut-être des fraudeurs eux-mêmes... Il a beaucoup d'ennemis, ce pauvre Titano, qui n'a cependant jamais fait de mal à un enfant: et savez-vous pourquoi il en a tant? Parce qu'il a pour protecteurs tous les nobles de la contrée, à commencer par le marquis de Nora qui est le meilleur ami du roi. S'il faisait la contrebande il serait riche, et on le rencontrerait quelquefois avec des personnes mal famées; au lieu de cela, il est pauvre, et il va toujours seul comme un ours. Croyez-moi, surveillons-le, mais ne le tracassons pas.—Je ne demande pas mieux, Ravina, et...—A votre santé, brigadier Volenti, interrompit Titano qui n'avait pas perdu un mot de ce dialogue, bien qu'il eût été à peu près confidentiel. A votre santé, mon brave! et la première fois que je descendrai à Pignerol pour acheter de la poudre et du plomb, je vous porterai une couple de faisans ou un quartier de chamois, et peut-être tous les deux si la chasse a été bonne.
Le vieux braconnier, en cessant de tutoyer Volenti, prouvait que sa rancune était complètement évanouie, car le tutoiement chez lui comme chez toutes les natures un peu sauvages, était toujours un signe de colère et presque une menace de vengeance.
Le brigadier répondit avec un mélange de bonhomie et de rudesse qui semblait former le fond de son caractère:
—Père Titano, j'accepterai de bon cœur vos faisans et votre quartier de chamois, si ce n'est pas pour m'aveugler que vous me les jetez à la tête. Moi, je suis bon enfant, mais je ne connais qu'une chose: c'est le service du roi... En outre, je suis père de famille, et je ne me soucie pas de perdre ma place. Donc, si par malheur je vous prenais en fraude, et par les reliques de mon saint patron je ne le souhaite point, m'eussiez-vous donné tous les faisans qui volent depuis le col de Tende jusqu'au Splügen et tous les chamois qui gambadent entre le mont Viso et le grand Saint-Bernard, je n'en ferais pas moins un bon rapport contre vous; de même que si vous ne me donniez rien, je ne vous vexerais pas inutilement. A tort ou à raison, on a destitué le vieux Broschi, sous prétexte que vous vous entendiez tous les deux comme larrons en foire; à tort ou à raison, on prétend encore que votre épagneul et vous, vous avez une foule de ruses pour servir les nombreux contrebandiers qui parcourent ces montagnes: ça peut être un mensonge comme il peut se faire aussi que ce soit une vérité: j'en déciderai par moi-même... En attendant, à votre santé, père Titano! et puissions-nous un jour être non pas complices, mais bons camarades comme il convient à d'anciens soldats.
Et le brigadier vida d'un trait son verre où pétillait une liqueur couleur de topaze, de l'aspect le plus réjouissant.
—Cet asti est délicieux, reprit-il en faisant claquer ses lèvres... On dirait, sur mon honneur, du petit muscat de France.—Ah! c'est qu'il est vieux, repartit Titano avec un hochement de tête qui paraissait vouloir dire: Tout ce qui est vieux est excellent.
En ce moment le hibou fit entendre de nouveau son chant plaintif et monotone, mais plus faible et plus éloigné, et dans une direction entièrement opposée à celle où il avait retenti les deux premières fois.
—Père Titano, vous avez donc beaucoup de ces vilaines volailles dans vos montagnes? demanda à notre hôte celui des douaniers qui avait intercédé pour lui auprès de son chef, quelques minutes auparavant.—Vous pouvez bien le dire que nous en avons, Ravina. C'est une vraie peste. J'en tue au moins cinquante ou soixante tous les ans, et vous voyez qu'il n'y paraît guère. Il y a des soirs où c'est à ne pas s'entendre.—Ils annoncent le beau temps, n'est-ce pas? reprit Ravina.—Ça dépend, répliqua le vieux braconnier d'un ton goguenard: quand ils chantent la veille d'un beau jour, c'est le beau temps qu'ils annoncent; mais quand ils chantent la nuit qui précède une grande pluie, évidemment c'est le mauvais temps qu'ils prédisent.
Je ne pus m'empêcher de rire de cette réponse qui me rappela les aphorismes railleurs du vieux Denis, dont mon père venait de m'apprendre, dans sa dernière lettre, la maladie qui devait nous l'enlever quelques mois après.
Le hibou chanta une dernière fois, mais ce fut à peine si nous l'entendîmes.