C'est ce sénéchal, cet homme de la famille, cet économe modestement et sagement institué par Charlemagne pour tenir l'ordre dans les principales dépenses de sa maison, qui fut depuis nommé fastueusement grand maître de la maison et couronne, et ensuite grand maître de France, comme si la cour était toute la France. On sait comment sous ce titre on a vu l'économe de la maison royale disputer de faste avec le monarque, coûter aussi cher à son maître ou à l'état que les abus qu'il était chargé de prévenir ou de réformer, et qu'il ne prévenait ni ne réformait.
Au reste le sénéchal me paraît n'avoir eu aucun caractère d'officier de la couronne. C'est le premier de ceux qui, sous la troisième race, peut être qualifié de grand officier de la maison.
L'échanson ou boutillier (buticularius) est le second du même genre[23].
Le comte de l'étable (comes stabuli), par la suppression du maire du palais dont il était le lieutenant à la guerre, devint le septième des grands officiers de la maison de Charlemagne. Mais ce monarque lui donna des expéditions militaires à commander en chef, et prépara le changement qui fit ensuite du comte de l'étable le constable (constabularius) et plus tard le connétable de France.
Le grand maréchal des logis (mansionarius) était, sous la première race, un officier subordonné au comte du palais. Il devint un grand officier sous Charlemagne. Sa charge était de marquer l'emplacement du champ de Mars où se traitaient les affaires de l'état, d'assigner leur logement ou quartier à ceux qui se rendaient aux états, de commander les maréchaux subalternes qui traçaient les camps à la guerre et marquaient les logis des évêques qui se rendaient à la cour. Cette place était une charge de la couronne.
Quant aux veneurs et fauconniers (venatores et falconarii), ils étaient préposés uniquement aux chasses du prince. C'étaient des officiers de sa maison, non de la couronne, qui jusque là n'avait point reconnu d'offices parfaitement inutiles à l'état.
Il résulte de ces notions, que Charlemagne, soit qu'il fût guidé par l'instinct du pouvoir, soit qu'il crût de sa politique de prendre aux yeux de l'Italie l'attitude d'un empereur d'Orient ou d'un ancien empereur romain, soit enfin qu'il y inclinât par un peu de vanité, faiblesse de conquérant, réunit autour de lui un grand nombre d'officiers; mais, éclairé par l'origine de sa propre grandeur, il leur donna un chef en quelque sorte spirituel, étranger aux armes et révocable à sa volonté. Par ce moyen et par l'autorité de son caractère et de son talent, il rendit aux offices de la couronne une couleur de domesticité qu'ils avaient perdue à la fin de la première race; il mêla aux officiers chargés d'acquitter envers la nation les devoirs de la couronne, et qui appartenaient à la royauté plutôt qu'au roi, plusieurs officiers de la maison qui servaient uniquement à la personne, nullement à l'état; il fit de tous une espèce de corps, par la combinaison de leurs services dans le sacré palais, et par leurs relations respectives. Il fit enfin du service domestique le principal de leurs fonctions, et du service public l'accessoire: ce qui était justement l'inverse du système des rois ses prédécesseurs.
Je le répète, il était de la nature de Charlemagne de faire fléchir sous son ascendant ceux, qui l'approchaient. Cependant c'était toujours l'élection qui désignait au prince les grands officiers de la couronne; ils recevaient toujours leurs offices en fiefs par l'investiture, à la suite d'une prestation de foi et hommage; ils devenaient seigneurs de leur office comme on était seigneur d'une terre; ils étaient toujours grands vassaux de l'état; ils avaient des sujets dans tous les hommes de la profession correspondante au service dont ils étaient chargés dans la maison du roi; ils donnaient des statuts aux diverses professions; ils accordaient la faculté de les exercer et vendaient les permissions à leur profit; ils retiraient de l'exercice de ces professions des rétributions annuelles, et des amendes pour les contraventions aux statuts; ils avaient justice ou juridiction sur les concessionnaires de permissions; ils avaient leurs officiers, leur maire, pour exercer cette justice. Comme grands vassaux, ils étaient de la cour des pairs du roi, jugeaient avec les pairs, n'étaient jugés que par les pairs; ils avaient entrée dans les assemblées nationales; en un mot, ils jouissaient de tous les attributs caractéristiques d'un grand fief.
Charlemagne n'avait pas beaucoup à faire pour mettre les grands officiers de la couronne dans l'impuissance de nuire à un homme tel que lui; mais il n'éleva point au-dessus de leurs entreprises les princes d'un mérite inférieur qui devaient lui succéder, soit que la nation ne s'y prêtât point, soit qu'il s'en souciât peu, étant trop sage pour vouloir une maison soumise aveuglément aux caprices de son chef, à l'effet de gouverner une nation qui ne l'était pas.