ORGANISATION DE LA COUR PROPREMENT DITE, SOUS FRANÇOIS Ier.

Nous savons ce qu'était la maison du roi sous François Ier, et ce qu'elle devint sous ses successeurs. Nous avons remarqué que la maison du roi n'était pas la cour, mais seulement une partie, ou, si l'on veut, le fond de cette cour. La maison d'honneur se compose des officiers du service d'honneur, c'est la domesticité élevée; la cour se compose, et de cette domesticité, de ce service, de ces officiers, et de plus, des grands admis dans des relations de société avec le prince, et qu'on appelle courtisans. On écrivait autrefois court et non cour; c'est de là qu'est venu courtisan. Court est-il venu de cortex, cortége, comme le croit Roquefort; ou de cohors, comme le croit Saumaise, qui fait venir cohors de coorti, élevés ensemble; ou de curtis, cour, enceinte des édifices et bâtiments dépendant d'un manoir, atrium rusticum, comme le croit Ducange? Peu importe l'étymologie: dans toutes se retrouve une même idée; c'est que la cour est l'assemblage des personnes qui entourent ou ont la permission d'entourer le roi dans son palais. Or est-il que ces personnes ne se réduisent pas aux officiers de la maison. Voyons donc ce que devint la cour quand la maison fut formée.

Cette maison, comme nous l'avons vu, réunissait plusieurs maisons, et plusieurs de ces maisons un nombreux service de femmes et de filles d'honneur. Ces femmes firent donc partie de la cour, et dès lors les femmes des officiers, celles des courtisans sans offices y eurent accès. Dès que les femmes purent y être admises, il fut difficile aux seigneurs du caractère le plus grave ou le plus farouche d'en rester éloignés. Une fête annoncée à la cour, exaltait l'imagination de toutes les jeunes femmes; la vivacité, l'importunité de leurs sollicitations, se joignaient aux invitations du monarque pour déterminer la gravité ou vaincre les répugnances du chef de la famille. Mais le grand nombre des seigneurs n'avait pas besoin de sollicitations. Le concours des femmes s'augmentant sans cesse par l'attrait de la cour, l'attrait de la cour s'accrut par le concours des femmes; leur présence, ajoutée à tout ce que la magnificence royale donnait d'éclat, et à ce que la munificence royale montrait d'utile, y fit affluer tous ceux qui pouvaient espérer d'y être admis. Ils voyaient là des jouissances et des avantages qu'ils ne pouvaient trouver ni chez eux ni chez leurs égaux; la réunion de tous les plaisirs qui captivent l'imagination, avec tous les intérêts qui occupent les esprits sérieux; réunion qui explique pourquoi la cour qui ne rend pas toujours contents ceux qui la fréquentent, les empêche de l'être ailleurs[49]. Le haut clergé se pressa à l'entrée de cette cour; les cardinaux, les archevêques, les évêques y étaient en foule.

Une cour si nombreuse demandait, comme la maison, un arrangement: l'ordre en tout vaut mieux que la confusion. Mais pour éviter la confusion dans une cour, il n'est pas nécessaire d'y mettre tout à l'étroit, d'y tout assujétir avec rigidité, de marquer à chacun sa place, à chaque action, son commencement et sa fin, à chaque mouvement sa direction: un tel ordre est celui d'un cloître. Dans une cour l'ordre s'indique de lui-même; chacun en prend bien vite le sentiment, quand le prince l'éprouve et s'y conforme; mais quand le prince se sent disposé à l'oublier, ou n'en a qu'un faible discernement, il veut des barrières entre lui et les observateurs par qui il craint d'être vu de trop près, ou les compagnons qu'il se donne dans ses désordres, et dont il craint les familiarités: ces barrières sont posées par le cérémonial et l'étiquette.

Deux soins occupèrent François Ier dans l'ordonnance de sa cour: le premier de séparer le roi des grands; le second, de séparer les grands qui feraient partie de sa cour, de tout ce qui n'en serait pas.

Louis XI s'était le premier, entre les rois de France, attribué à lui-même la majesté; François Ier fut le premier qui en obtint la reconnaissance de la part des princes étrangers. Il avait donné le titre de majesté à Charles-Quint, dans le traité de Cambrai, sans le recevoir; il l'obtint de ce prince dans le traité de Crespy. Au camp du drap-d'Or, son digne ami Henri VIII et lui se donnèrent mutuellement la majesté; et l'un et l'autre l'ont conservée depuis[50].

Des relations diplomatiques, la majesté passa fort aisément dans les relations intérieures des sujets avec le monarque. Pasquier remarque que l'usage en était général sous Henri II, en 1559, douze ans après le règne de François Ier. Il s'en indignait avec son ami Pibrac, à qui il adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers:

On ne parle à la cour que de sa majesté;
Elle va, elle vient; elle est, elle a été.
N'est-ce faire tomber la couronne en quenouille?

«C'est, dit-il dans sa lettre, faire passer le nom du roi du masculin au féminin... Nos ancêtres n'en usèrent ainsi, et m'asseure qu'ils n'en respectoient avecq' moins de dévotion leurs rois que nous[51]

Mais revenons à François Ier. Bientôt il fut interdit par l'étiquette de parler en phrases directes à sa majesté; il fallut prendre la troisième personne: on ne put pas même dire votre majesté; on dit sa majesté. On prit la forme oblique qui dispense celui à qui l'on parle de faire une réponse, qui fait mieux encore, qui annonce qu'on ne se flatte pas même d'être écouté.