Louis XII avait laissé en mourant une maison peu nombreuse, mais honorablement composée. Le premier état qui fut formé des officiers de François Ier lui-même, présente des noms aussi illustres pour les moindres offices que pour les plus grands. Du Tillet nous apprend que «le comte de La Rochefoucauld estoit simple panetier; son frère, sieur de Barbesieux, les sieurs de Gyé, Clermont de Dauphiné, de La Palice, de Pyennes, et le vicomte de Lavedan, eschansons; les sieurs de Clermont-Lodève et de Montpezat, vallets tranchans; les sieurs de Bazillac, de Panjalz et de Granzay, mareschaux-des-logis, et autres, d'ancienne et riche noblesse, se tenoient advancez et honorez de servir à petits gages.» Peut-être tous les officiers n'étaient pas des seigneurs aussi considérables. De tout temps, dit encore Du Tillet, il s'est trouvé parmi ces officiers de grand nom et de grande fortune, quelque gentilhomme peu riche, placé par la bienveillance du prince, soit pour récompense de quelque service, soit à l'occasion de quelque circonstance heureuse, soit à la suite d'une éducation commune dont le souvenir était resté agréable au prince. Mais ces faveurs ne rebutoient les riches et de plus grande étoffe, parcequ'elles étaient rares et bien placées; elles prouvaient qu'un gentilhomme, aidé de considération personnelle, n'était point au-dessous d'un office de la cour, comme la composition générale prouvait qu'aucun seigneur ne se croyait au-dessus, et qu'il n'y a aucun petit lieu au service des rois et roynes.
Sous François Ier ce système changea. Du Tillet, qui écrivait du temps de Charles IX, et usait de ménagements, en a cependant indiqué les causes. Les profusions de François Ier attiraient les hommes avides de mauvais gain, au lieu de ceux qui avoient à cœur le devoir et l'honneur du service. Les favoris du prince profitèrent de la multiplicité des offices pour introduire au service de la cour leurs créatures et leurs propres serviteurs. Bientôt la confusion du grand nombre et le mélange des personnes inspirèrent aux seigneurs du dégoût pour des emplois que le prince avait avilis.
Quand les seigneurs ne tinrent plus à honneur égal tout service du roi, il fallut distribuer les offices suivant la gradation des personnes, et dès lors ils se classèrent en plus honorables et moins honorables, les officiers se divisèrent en grands officiers chefs de service, et simples officiers subordonnés aux premiers; au lieu d'être seulement distingués en officiers et grands officiers qui, suppléants les uns des autres et non subordonnés, se tenaient pour égaux en honneurs.
En distinguant ainsi entre les plus honorables et de moins honorables, on avisa que l'office de valet de chambre, jusque là rempli par un gentilhomme, ne devait pas être compris entre les honorables, ni les valets de chambre dans les honneurs. Cependant le valet de chambre du roi, homme de confiance particulière, ne descendait alors, non plus qu'aujourd'hui, à aucun service bas ou répugnant. Par exemple, il ne faisait pas la barbe; les barbiers du roi étaient des serviteurs à part qui estoient couchés dans l'état de la maison[46]. (Qu'on me passe ces détails; je touche ici à un point d'histoire auquel on ne tardera pas à trouver de l'importance). D'ailleurs le mot de valet n'avait point le même sens qu'aujourd'hui; le titre de valet ou varlet n'avait été donné jusque vers le règne de François Ier qu'à de jeunes hommes de condition noble. Valet vient de varlet, varlet de virlet; virlet est un diminutif de vir. Long-temps on a dit indifféremment valet ou varlet, valeton ou varleton. Que varlet soit ou non une altération de virlet, et un diminutif de vir, toujours est-il certain que le mot de varlet ou virlet, dans nos anciens romans, se disait d'un jeune homme, varleton d'un plus jeune encore; mais tous de condition noble, même des enfants de prince et de fils de roi. En effet, les jeunes hommes sont, dans l'intérieur des familles, les serviteurs naturels des vieux. Aussi voit-on les virlets ou varlets appliqués à divers services de la maison: le varlet qui avait soin des armes, qui portait l'écu en campagne, c'était le valet scutifer on l'escuyer; le varlet dapifer, c'était le valet tranchant; le varlet, sans autre titre, était à toutes mains, écuyer en campagne, tranchant dans le château. Du Tillet dit que le mot de valet signifiait écuyer; ces mots ne sont pas absolument synonymes comme il l'a cru. Le valet n'était pas toujours écuyer, mais l'écuyer était valet: valet était le terme générique, écuyer était spécial. Mais Du Tillet dit avec raison: «Ce titre estoit honorable et ne convenoit à roturier[47]. Guy de Lusignan, sire d'Archiac, se dit vallet en 1292. Par autre titre de juin 1269, Gérard Chabot, sire de Roix, et Sebranz Chabot, se dient vallets. Par autre de 1246, Guillaume Mangot, sieur de Surgières, se dit vallet; encore sont nommés vallets tranchans pour escuyers tranchans.» Nous avons vu les Clermont-Lodève, les Montpezat, valets tranchants dans le premier état de la maison de François Ier. Les valets de nos cartes à jouer portent tous des noms illustres du temps de Charles VI.
Pourquoi donc sous le règne de François Ier le titre de valet de chambre du roi devint-il insupportable à la noblesse? Le prétexte qu'elle donna fut que ce titre était avili par sa prostitution aux valets de la garde-robe ou vestiaire du roi, dont le service se bornait au soin du linge et des habits du prince et ne les approchait jamais de sa personne. Le motif véritable était l'intérêt de cette multitude effrénée de gentilshommes de la chambre que le roi avait créés à son avènement, et qui avaient besoin de se partager quelques attributions de l'office de valet de chambre. La faveur que la vanité du roi accordait aux créatures de sa vanité, le détermina à condescendre à leur répugnance pour la place de valet de chambre, et cette place fut éliminée du service d'honneur, ce qui marqua la distinction de ce service et du service ordinaire, distinction qui était fort ancienne au fond, mais qui n'avait pas encore pris son nom, et n'avait pas encore été précisément déterminée.
L'élimination de la place de valet de chambre donna lieu à quelque embarras et à de nouvelles décisions. La noblesse, déchargée d'une place que son titre lui faisait regarder comme indigne d'un gentilhomme, ne voulut pourtant pas qu'on pût en conclure qu'elle avait jugé le service de la personne du roi indigne de ses empressements. Les officiers du service d'honneur demandèrent donc la faculté de prendre le service du valet de chambre quand ils le jugeraient à propos; les gentilshommes de la chambre obtinrent la faveur de passer la chemise au roi quand ils seraient présents à son habillement. Cette préférence était une véritable dégradation de la place de valet de chambre; on la sauva en décidant que le grand-chambellan aurait la même préférence sur le gentilhomme de la chambre, le prince du sang sur le grand-chambellan, le prince de la famille royale sur le prince du sang, l'héritier présomptif de la couronne sur tout le monde. Le service d'honneur se composa donc, et du service d'ostentation qui lui était propre, et de la partie du service habituel qu'il pouvait avoir occasion de rendre.
D'un autre côté, le roi, ne pouvant plus faire qu'un service dépouillé de ses anciens honneurs fût compris dans le service d'honneur, et qu'ayant été répudié par les nobles il continuât d'être réputé noble, et ne voulant pourtant pas que le service de sa personne cessât d'être un honneur et cessât d'être un service noble, trouva l'expédient de le faire anoblissant; et comme la noblesse avait estimé que le mot de valet était tombé au-dessous de celui d'écuyer, le roi cumula ce titre d'écuyer sur celui de valet de chambre, fit le valet de chambre non seulement noble, mais écuyer, et ordonna qu'il ferait son service l'épée au côté: cette décoration, ce titre, marquèrent plus précisément le genre de service jusqu'où pouvait descendre le valet de chambre du roi, et où commençait un service d'un ordre inférieur.
Ce qui se fit pour le valet de chambre eut lieu pour les huissiers de la chambre, pour les valets de la garde-robe, pour les porte-manteaux, pour les officiers de la bouche et du gobelet, des levrettes de la chambre, des faucons et éperviers du cabinet, lesquels tenaient des places intermédiaires entre le service d'honneur qui touchait à la personne du roi et le service purement matériel.
Dans ce nouvel arrangement le service du roi se trouva composé de quatre ordres de personnes: le service d'honneur, le service noble, le service anoblissant, le service roturier[48].