Anquetil et la plupart de ses lecteurs se sont persuadé que cette conclusion caractérisait un règne dont la probité interdit l'éloge, et pour lequel néanmoins la sévérité paraît difficile, ne fût-ce que par le défaut d'exemples qui y disposent.
On se flatte bonnement de satisfaire la justice, en avouant d'abord que ce règne a été une calamité pour la partie du seizième siècle à laquelle il s'étend, et en avançant ensuite qu'il a jeté dans la nation des semences de bien dont les siècles suivants ont opéré le développement, et auxquelles nous devons aujourd'hui de douces et nobles jouissances.
Quand j'ai parlé de cette opinion à la fin de mon Mémoire concernant François Ier, j'ai craint d'en trop dire; je vois, par les observations qui m'ont été faites, que je n'ai point dit assez, et je reprends la récapitulation de quelques parties de ce règne.
Quels furent donc les défauts et les bonnes qualités de François Ier, quelles furent les calamités dont ses défauts affligèrent son siècle, et quelles sont les jouissances que nous devons à ses bonnes qualités?
«Ce prince, dit Anquetil, était indiscret jusqu'à l'imprudence, léger, imprévoyant. Il fit des femmes de sa cour des objets de scandale. Il avait l'amour du luxe et des plaisirs: voilà ses défauts. Les fêtes, les spectacles, le faste de sa cour lui coûtaient autant que la guerre; ses guerres et ses négociations furent toutes aussi malheureuses les unes que les autres: voilà ses fautes. «En revanche, dit toujours Anquetil, il était affable, éloquent, loyal; il aimait les sciences; il affectionnait et honorait les savants; il avait des mœurs douces et polies: telles furent ses bonnes qualités. La politesse de sa cour, à laquelle nous devons la douceur et l'élégance de mœurs qui fixent sur la France les regards charmés des étrangers; la restauration des lettres, l'essor qu'elles ont pris, la hauteur où notre littérature s'est élevée et se soutient depuis près de deux siècles; tels sont, selon Anquetil, les heureux fruits de ses bonnes qualités, dont nous jouissons.»
Indiscret, léger, imprévoyant, fastueux, galant, dépensier, que tout cela ne s'appelle que des défauts dans un roi, j'y consens; que toutes les disgrâces méritées d'un négociateur décrié et les revers d'un guerrier présomptueux et malhabile, s'appellent des fautes, quand il s'agit d'un roi, j'y souscris encore, pourvu que cette indulgence ne passe pas dans la morale publique.
Mais pourquoi Anquetil oublie-t-il dans son résumé la crapule qui souilla la vie privée de son héros, ses manques de foi, ses habitudes despotiques, son esprit persécuteur, sa cruauté dans la tyrannie? Sont-ce là de simples défauts, ne sont-ce pas des vices? Pourquoi l'auteur oublie-t-il le mépris des lois de l'état, si bien prouvé par la dégradation des corps politiques et judiciaires; les entreprises sur la propriété par l'impôt arbitraire, par l'envahissement du trésor public; l'oppression des consciences par les persécutions religieuses, par des condamnations capitales arbitrairement prononcées, par des violences directes personnellement exercées, par la férocité inouïe d'exécutions ordonnées contre des innocents? Sont-ce là des fautes ou des crimes? La raison, la justice, la morale, permettent-elles de pallier les vices sous le nom mitigé de défauts, et d'adoucir l'horreur du crime, par la simple qualification de fautes?
Des bonnes qualités qu'il plaît à l'auteur d'attribuer à François Ier, plusieurs lui ont été absolument étrangères, notamment la loyauté et la franchise: il a même été atteint des vices opposés. Fut-il franc et loyal quand il éluda le combat singulier que lui-même avait proposé à Charles-Quint[1]? L'était-il, quand, en présence de seigneurs italiens avec qui il avait fait un traité, il molesta et humilia le parlement qui en refusait la vérification, et ensuite encouragea secrètement l'opposition des magistrats, les priant de prendre sur eux l'odieux d'un refus qu'il ne fallait pas, disait-il, qu'on lui imputât? L'était-il, quand il sacrifia à Léon X les petites puissances de l'Italie, à qui il devait en grande partie la conquête du Milanais? L'était-il, quand il faisait assurer aux protestants réunis à Smalcalde qu'il n'avait jamais fait brûler de protestants d'Allemagne, parmi les hérétiques dont le supplice avait épouvanté le monde?
Au lieu d'avoir affectionné et honoré les savants, il en a été le persécuteur; au lieu d'avoir favorisé cet essor des esprits qui fait depuis près de deux siècles la principale gloire de la France, il l'a retardé, non seulement par la tyrannie qu'il a exercée sur tous les hommes de son temps qui étaient dignes du nom d'hommes de lettres, mais aussi par la protection exclusive qu'il a donnée aux écoles infectées de la scolastique: long et puissant obstacle aux progrès de la raison humaine, qui n'a cédé que long-temps après, à la Méthode introduite par le génie de Descartes, heureusement plus puissant que les traditions de François Ier.
La douceur et la politesse des mœurs datent en France de la régence d'Anne de Beaujeu, après la mort de Louis XI, et du mariage d'Anne de Bretagne avec Louis XII. La pureté et la décence des mœurs étaient jointes alors à leur aménité, et cette union en faisait l'élégance. François Ier en retrancha la décence et la pureté; il y substitua la corruption et l'effronterie, et nous a transmis, sous le titre de douceur de mœurs, le dégagement de toute pudeur, et sous le nom d'élégance, la galanterie qui s'est approprié tous les vices et a renversé la morale: vérité affligeante que je tâcherai de mettre en évidence.