Est-il surprenant, après un résumé aussi peu exact des traits caractéristiques de François Ier de voir Anquetil conclure, comme il fait, que ses défauts n'ont affligé que son siècle?
Ah! n'eussent-ils affligé que son siècle, si l'on remarque comment et à quel point ils l'ont affligé, pourra-t-on lui tenir compte de quelques qualités agréables, mais futiles, qui sont assez mal constatées, et par lesquelles il a, dit-on, contribué à nos jouissances actuelles, qui toutefois ne pouvaient nous échapper?
Que son siècle! Quelle légèreté, je dirais volontiers quelle inhumanité dans cette expression! C'est dans le siècle de François Ier, durant son règne, à la suite de son règne, que quarante années de guerres civiles ont affligé la France; qu'on a vu les exécutions de l'Estrapade, les massacres de Cabrières et de Mérindol, de Vassi, d'Amboise, de la Saint-Barthélemi; l'assassinat de François de Guise, de l'amiral de Coligni, de Henri de Guise; l'empoisonnement de François II, l'assassinat de Henri III, auquel on pourrait ajouter celui de Henri IV arrivé au commencement du siècle suivant par suite des mêmes causes. Tous ces évènements, inévitables effets des désordres du clergé résultant eux-mêmes du concordat; ces évènements, causés par la violence du parti qui voulait la réforme, et par la résistance du clergé et de la cour, qui s'y opposaient; toute cette longue chaîne de calamités, dont le premier anneau est scellé dans la cour de François Ier, ne s'étend-elle pas assez durement sur la seconde partie du seizième siècle, pour que cette période ne soit pas regardée comme si courte par les historiens, ayant paru si longue à la souffrance des peuples!
Mais peut-on croire que les défauts de François Ier n'aient affligé que son siècle, quand on voit s'ouvrir sous son règne, sous ceux de son fils et de ses petits-fils, tous dirigés par Catherine de Médicis, sa bru chérie, son élève et son admiratrice, les sources profondes des plus longues calamités qui puissent dégrader et tourmenter les peuples; quand on voit l'irruption du pouvoir absolu sur la propriété, sur la liberté civile et politique, le déchaînement du fanatisme et de la persécution sur les opinions religieuses, enfin le débordement des vices d'une cour corrompue sur les mœurs nationales.
Les règnes des quatre derniers Valois furent-ils autre chose que la continuation du règne de François Ier? ils héritèrent de sa cour, et, par cette raison, de ses mœurs, de son caractère. Héritiers de sa cour, de ses mœurs et de son caractère, ils le furent aussi de ses lois, de ses traditions, de ses exemples. Ses mœurs, son caractère, ses lois, ses traditions acquirent un développement funeste à mesure que la difficulté et la gravité toujours croissantes des circonstances provoquèrent leurs passions et leur pouvoir. Ce qu'ils ont fait dans leurs positions diverses, c'est ce qu'il eût fait lui-même; leurs actes sont des effets des mêmes causes agissant dans d'autres circonstances, des conséquences des mêmes principes appliqués à des cas différents.
L'exil des protestants, leur dispersion dans toute l'Europe sous le règne de Louis XIV, les dragonnades, le massacre des Cévennes, n'ont-ils pas été le complément des proscriptions signalées sous François Ier par les supplices de l'Estrapade, les massacres de Cabrières et de Mérindol: hautes œuvres du monarque poli, affable, éloquent et loyal, à qui nous devons la douceur de nos mœurs et la politesse de nos esprits? Louis XIV et Louis XV créant des impôts sans le consentement des peuples exprimé dans une assemblée d'états-généraux; Louis XIV allant au parlement de Paris, en bottes et le fouet à la main, pour faire enregistrer en sa présence ses lois spoliatrices; Louis XV faisant investir de troupes toutes les cours du royaume pour l'enregistrement des siennes, faisant arracher du sanctuaire de la justice, par ses satellites, les magistrats qui résistent au pouvoir arbitraire, n'ont-ils pas été les continuateurs du prince poli, affable, qui osa menacer les magistrats, chargés de lui porter à Amboise les remontrances du parlement contre le concordat, de les faire jeter pour six mois dans un cul de basse-fosse, s'ils ne retournaient incessamment à Paris, nonobstant le débordement de la Loire qui leur en fermait le chemin?
Les lettres de cachet qui, sous Louis XV, menaçaient toutes les têtes, ne paraissent-elles pas à peu près irréprochables quand on les compare à ces lettres de sauvegarde que François Ier donnait aux femmes infidèles contre l'autorité de leurs maris, et qui imposaient à ces maris la patience du plus indigne outrage?
La longue spoliation du trésor public en vertu de simples ordonnances signées du roi, sans désignation de l'emploi des fonds; cette spoliation tournée en habitude sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV; le scandale des profusions gui en étaient le principe et la conséquence, et enfin l'insuffisance des recettes publiques, reconnue en 1789, pour subvenir aux chargés accumulées sur l'état par ces profusions; tout cela ne procède-t-il pas de deux abus introduits par François Ier: la confusion du trésor public avec le trésor du prince, dont jusque là il avait été au moins distinct après en avoir été totalement séparé, et la disposition arbitraire de l'un et de l'autre?
Les commissions arbitrairement nommées sous les règnes de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV, soit pour absoudre des coupables que les tribunaux auraient punis, soit pour condamner des innocents qu'ils auraient absous, ne procèdent-elles pas de celles qui, durant le règne de François Ier, jugèrent le surintendant Semblançay, le connétable de Bourbon, l'amiral Brion, le chancelier Poyet, Montecuccoli[2], et tant d'autres? Ne sont-elles pas des conséquences du système qui sous ce règne travestit les tribunaux mêmes en espèces de commissions, en y introduisant des magistrats auxquels le choix du roi tenait lieu des élections et des examens si religieusement consacrés par Louis XII, le père du peuple.
La corruption du haut clergé durant les dix-septième et dix-huitième siècles, la résidence habituelle des cardinaux, des évêques et archevêques à la cour ou dans la capitale, le délaissement des diocèses confiés à leurs soins, la licence de leurs mœurs, l'effronterie de leur luxe favorisé par la pluralité des bénéfices: tous ces scandales, que nous avons vus portés au dernier excès depuis les derniers Valois jusqu'en 1789 presque sans interruption, ne procèdent-ils pas et de l'abolition des élections ecclésiastiques opérée par le concordat de François Ier avec Léon X, et de la composition de cette cour de France où Charles-Quint s'étonnait de voir, parmi tant de femmes, tant d'hommes d'église?