C'est d'abord une supposition dénuée de tout fondement, et de plus démentie par la scène même à laquelle s'applique la note du commentateur, que Molière ait tourné la noblesse en ridicule, et par conséquent que le roi l'ait laissé faire, et qu'il ait protégé les attaques sans cesse renouvelées contre elle par le poète. Il n'a attaqué que les marquis; les marquis seuls ont été pour lui des objets de dérision et de mépris habituels, et les marquis n'étaient pas toute la noblesse, et tous n'étaient pas même nobles. Molière n'a pas écrit une ligne qui tournât en dérision ni la noblesse en général, ni les gens de qualité, ni les ducs, ni les comtes, ni les barons, ni les gentilshommes. S'il a attaqué quelques vices particuliers des gens de cour, ç'a été comme ceux des autres classes de la société, au lieu qu'il a vilipendé les marquis en général, comme marquis, comme affublés de ridicules inhérents à la qualité de marquis. À ses yeux, la vanité et l'impertinence sont des exceptions dans les autres classes; ce sont les attributs inséparables de tous les marquis; c'est leur caractère propre et distinctif, et le poète n'y fait pas d'exception. Comment donc M. Aimé Martin a-t-il pu considérer comme une attaque contre la noblesse en général une phrase où l'auteur parle uniquement des marquis? Comment n'a-t-il pas remarqué que Molière lui-même, dans la même scène, quelques lignes plus bas, fait sentir qu'il ne faut pas les confondre avec les gens de qualité, dont ils diffèrent essentiellement? Il dit à Brécourt, qui joue le rôle d'un homme de qualité (voyez les personnages): «Pour vous, vous faites un homme de cour, comme dans la Critique de l'École des femmes (il y jouait Dorante), c'est-à-dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu'il vous sera possible.» Et quand Brécourt se représente (sc. III), il lui reproche de prendre le ton d'un marquis: «Ne vous ai-je pas dit, observe-t-il, que vous faites un rôle où l'on doit parler naturellement?» Notez que le rôle de Dorante, que jouait Brécourt dans la Critique de l'École des femmes, est un rôle de bon ton, de bon goût, de bon sens. Ce n'était donc pas des hommes de qualité ou de la noblesse en général que parlait Molière quand il disait: «Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie, comme le valet bouffon dans les comédies anciennes.»
Le Bourgeois gentilhomme est la seule des pièces de Molière où l'on voie un comte jouant un rôle méprisable et s'abaissant à une espèce d'escroquerie; mais le poète ne l'a mis sur la scène que pour faire ressortir la sottise du bourgeois qui veut fréquenter les gens, de qualité, et en second lieu l'action de ce comte est dans le genre de celles qui, à la honte des mœurs du temps, n'étaient pas déshonorantes, et appartenait à ce qu'on a depuis appelé des roueries: M. Aimé Martin observe lui-même que c'était là la vie du comte de Grammont, qui était fort recherché à la cour de Louis XIV et fort aimé de ce prince. Malgré l'exemple du comte de Grammont, il n'y avait pas à la cour un chef de grande et illustre famille qui eût voulu que ses enfants lui ressemblassent, et pas un individu, quelque corrompu qu'il fut, qui eût osé se plaindre du poète qui montrait des habitudes aussi condamnables sous un aspect odieux. Molière n'affrontait donc point la cour ni la noblesse par ce rôle, il en servait la partie saine et la plus nombreuse.
M. Aimé Martin cite le Misanthrope comme une des pièces où la noblesse est montrée sous un jour odieux; en effet Molière y a mis en scène deux personnages faisant métier de séduction, de corruption, de subornation. Mais d'abord, dans les mœurs du temps de Louis XIV, ces habitudes n'étaient rien moins que déshonorantes; en second lieu, ces deux personnages sont qualifiés de marquis. M. Aimé Martin pense que l'un d'eux représentait le comte de Guiche: cela est probable; mais quand cela serait évident, qu'en conclure, si ce n'est que Molière a attaqué un vice répandu à la cour, mais qui n'y était pourtant pas général, parcequ'il n'est ni de tous les âges, ni de tous les caractères, ni de toutes les positions; un vice dont le grand nombre des gens de cour eux-mêmes auraient été bien aises de la voir purger? En l'attaquant dans un individu, il n'a donc pas voulu offenser toutes les personnes du même rang; et il serait toujours remarquable qu'il eût épargné au comte sa censure, pour la faire peser sur un marquis. Au reste, le but de la pièce est manifestement de donner une leçon à la vanité des bourgeois qui ont la prétention de vivre habituellement avec des grands.
Quand Molière prend ses modèles dans le tiers-état, personne ne l'accuse d'avoir eu l'intention d'avilir le tiers-état: pourquoi aurait-il eu davantage celle d'avilir la noblesse quand il a peint quelque vice de gens de cour auxquels aucun chef des plus grandes familles n'aurait été bien aise que ses enfants ressemblassent, et dont ils étaient les premiers à se féliciter que le théâtre fît justice? Enfin s'il était vrai que Molière eût fait le rôle de son marquis Clitandre pour représenter le comte de Guiche, parcequ'il était l'amant de sa femme, que Célimène fût sa femme même, et enfin que dans le rôle d'Alceste il eût voulu exhaler ses propres chagrins, comment chercher dans la politique de Louis XIV, et dans des vues politiques quelconques, le principe de cette belle composition? Et toujours il faudrait remarquer l'attention de charger de ses griefs un marquis, au lieu d'un homme autrement qualifié, et de renvoyer, comme à leur source, tous les vices à tous les marquis.
M. Aimé Martin cite mal à propos Georges Dandin comme une des pièces où la noblesse est maltraitée. Cette pièce ne livre au ridicule que l'excessive et extravagante vanité d'un gentilhomme de campagne, dont l'aïeul, Bertrand de Sottenville, fut si considéré dans son temps que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre-mer, et la sottise du bourgeois qui épouse sa fille.
Dans Pourceaugnac, l'auteur a voulu faire ressortir la vanité du noble de petite ville, privé de toute éducation, qui rougit d'être pris pour un légiste, ne veut pas s'être abaissé jusqu'à faire son droit, et assure que quelques mots de chicane, qui lui sont échappés très à propos, sont des mots qui lui viennent sans qu'il les sache, et présume qu'il les a retenus en lisant des romans.
Dans l'Avare, Molière attaque la vanité de ces larrons de noblesse, de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.
Dans l'École des femmes, il livre au ridicule un bourgeois qui se débaptise, quitte le nom d'Arnolphe pour celui de monsieur de La Souche, et d'un vieux tronc pourri de sa métairie veut faire dans le monde un nom de seigneurie; ou un certain gros Pierre,
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
Dans M. Jourdain, il berne le bourgeois qui veut être gentilhomme, marier sa fille à un marquis, et si on le fâche, à un duc.