Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur. Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour graver ce proverbe dans la mémoire.

Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle béatitude; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis, afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer; mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit: Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable. Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les hommes se souviennent qu’un bienfait n’est jamais perdu.

On s’attache par ses bienfaits.

C’est une bonté de la nature, dit Chamfort; il est juste que la récompense de bien faire soit d’aimer.

BIGOT.

Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir; mais celui-ci prit le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria dans sa langue: Nese by Goth! non par Dieu! et que de là vient le nom de bigot, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux ainsi qu’aux faux dévots.

BILLET.Billet à La Châtre.

Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester fidèle... Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil acte; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités, elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement si téméraire; et dans le moment même où elle manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria plusieurs fois: Ah! le bon billet qu’a La Châtre! Saillie plaisante qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur laquelle il ne faut pas compter.

BISCORNU.Raisonnement biscornu.

C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux, baroque.—On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne école on nommait argument cornu, à cause de sa force, un bon dilemme qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs, on nomma aussi argument ou raisonnement biscornu, c’est-à-dire doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense dans l’article consacré au proverbe, De mauvais corbeau mauvais œuf.