Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés; car ils ne seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et leur saveur en changeant de climat.

On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé la sagesse des nations; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a jamais rien consacré d’immoral.

Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux.

Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au sens propre dans lequel elles furent primitivement employées; c’est que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable, au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui les ont fait naître; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail, tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues. Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés, jetteraient une si vive lumière sur la science philologique.

Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt; elles retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux; ce sont des mœurs et des coutumes formulées par le langage; à ce titre, elles se rattachent essentiellement à l’histoire nationale; à ne les considérer même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et qui mérite bien de fixer l’attention.

La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet, au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions politiques; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets.

Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de positivisme (mot barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux charmes du confortable. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence ne saurait perdre ses droits et sa prééminence; et les travaux qui tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire.

Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce que j’entends par proverbes:

J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante définition d’Érasme, Celebre dictum scita quadam novitate insigne, et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition expresse des vrais proverbes.