Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a pas été de n’en admettre que de tels: mon recueil eût été réduit à des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le grossir de ces locutions grossières traînées dans les ruisseaux des halles, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer, je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, de pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui; et, dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur celle des mots.
La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si fréquent usage des proverbes, exige, pour être complétement fructueuse, une sorte de commentaire de cette langue.
Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples, d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée. Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur l’hypocrisie:
Les Français disent: Le diable chante la grand’messe.
Les Portugais: Detras de la cruz esta el diablo: le diable se tient derrière la croix.
Les Espagnols: Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario: par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher.
Les Italiens: Non sì tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso: on n’a pas plus tôt bâti une église à Dieu, que le diable s’y fait une chapelle.
Les Anglais comme les Italiens: Where God has his church the devil will have his chapel.
Les Allemands: O uber die schlaue Sunde, die cinen Engel vor jeden Teufel stellt: que le crime est rusé! Il place un ange devant chaque démon. Ce qui revient à notre expression, couvrir son diable du plus bel ange, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XIIe nouvelle.
L’Evangile compare l’hypocrite à un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans.