Je ne saurais goûter ces proverbes qui cherchent à exalter un sentiment aux dépens d'un autre, qui appauvrissent la parenté pour enrichir l'amitié. Si le fait sur lequel ils se fondent est vrai quelquefois, et malheureusement il ne l'est que trop, il faut le déplorer au lieu de le signaler, de l'accréditer dans des maximes outrées qui ne sont propres qu'à introduire la défiance au sein du foyer domestique, en faisant accroire qu'on ne peut guère compter sur l'affection des siens; car cela n'est pas conforme à la loi de la nature qui, par la communauté du sang, par la ressemblance des actes habituels, par l'intimité des relations journalières, tend à engendrer contre les parents vivant sous le même toit et mangeant à la même table une grande sympathie que les passions égoïstes peuvent seules empêcher. Cela n'est pas non plus selon la loi de la religion, qui, tout en nous enjoignant d'aimer tous les hommes, admet une préférence d'amour pour les membres de la famille; et remarquez bien que le Christ a imposé les devoirs de la parenté à l'amitié, et ceux de l'amitié à la parenté, pour nous enseigner que le caractère parfait de chacune d'elles consiste dans la réunion des deux sentiments: voyant du haut de la croix sa sainte mère, et près d'elle le disciple bien-aimé, il dit à sa mère: Voilà votre fils, et au disciple: Voilà votre mère. Ce que Bossuet met fort au-dessus de l'action d'Eudamidas, «qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille, s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants, par son testament, car ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le fit faire à Jésus-Christ d'une manière bien plus admirable.»

Du reste le proverbe qui préfère les amis aux parents n'a pas été généralement admis, comme nous l'avons fait voir en rapportant d'autres proverbes qui le combattent et auxquels il faut joindre celui-ci: Si les amis sont du choix de l'homme, les parents sont du choix de Dieu.

Le poëte Hésiode, dans son poëme les Travaux et les Jours, n'a point hésité à mettre la fraternité au-dessus de l'amitié.

Que jamais ton ami ne s'égale à ton frère,

Et pourtant que toujours l'amitié te soit chère!

(Ch. II. Trad. de M. Alph. Fresse-Montval.)

Les couteaux coupent l'amitié.

Dicton employé pour signifier qu'il ne faut jamais faire présent d'un couteau ni d'un objet coupant ou perçant, comme s'il y avait à craindre qu'une fatalité fût attachée à un pareil cadeau, et que la personne qui le reçoit dût s'en servir un jour contre celle qui le donne, ainsi que le font supposer plusieurs exemples tragiques, parmi lesquels on cite le fait suivant arrivé, dit-on, dans une buanderie: «Un enfant, à qui son frère avait donné un couteau, l'en frappa au cœur dans une dispute, en présence de leur mère, occupée de son lessivage. Celle-ci, hors d'elle-même, se précipita sur le meurtrier et le fit tomber dans une cuve d'eau bouillante ouverte presque au niveau du sol; puis elle se pendit de désespoir, et le père, rentrant chez lui, expira subitement à la vue d'un si grand désastre.»

Le poëte Santeuil a résumé cette terrible aventure dans ce distique latin d'une concision remarquable:

Alter cum puero, mater cunjuncta marito,