Il y eut au commencement de la Révolution française des banquets fraternels qui se faisaient, le soir, dans les rues, sur les places, dans les jardins et les édifices publics. Les citoyens des divers états s'y rendaient, apportant chacun son mets, son pain, son vin, son cidre ou sa bière, dont leurs voisins moins bien pourvus recevaient d'ordinaire une part offerte avec bienveillance. Cette commensalité propre à concilier les prolétaires, les ouvriers et les bourgeois, en écartant les soupçons, les défiances et les inimitiés qui les divisaient, semblaient devoir produire des résultats heureux; mais la Convention la jugea dangereuse pour la République, et elle la proscrivit, après un fameux rapport de Barrère, qui signalait dans un tel rapprochement des riches et des pauvres l'alliance monstrueuse des serpents et des colombes.
Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.
Il ne faut pas négliger de visiter ses amis. Cet adage se trouve dans un précepte de la sagesse scandinave que M. J.-J. Ampère a reproduit dans ces vers de son poëme intitulé Sigurd, tradition épique restituée:
Le seuil de ton ami, que ton pied le connaisse,
Qu'entre vous deux toujours le chemin soit frayé;
Ne souffre pas que l'herbe naisse
Sur le chemin de l'amitié.
Les Celtes disaient: «Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit d'herbes, et les broussailles le couvrent bientôt, si l'on n'y passe pas sans cesse.»
Le conseil de ne pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié n'est pas interprété de même chez tous les peuples. Pour les uns il signifie que les amis doivent se visiter continuellement, et pour les autres qu'ils ne doivent le faire qu'avec modération, car des visites trop fréquentes useraient l'amitié, suivant un mot de Mahomet passé en proverbe, ou lui ôterait une des forces vitales du sentiment qui l'anime, comme le fait entendre Montaigne dans ce passage où il parle de son ami Étienne de la Boétie: «L'une partie de nous demeuroit oysifve quand nous estions ensemble; nous nous confondions: la séparation du lieu rendoit la conjonction de nos volontez plus riche. Cette faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.» (Essais, liv. III, ch. IX.)
La maxime des Hébreux est que les amis qui veulent s'entretenir dans une égale et parfaite intelligence ne doivent pas se visiter tous les jours; que la pluie fréquente est très-ennuyeuse, et qu'elle devient très-agréable quand on la souhaite.