Raynouard parle d'un tenson manuscrit où est discutée cette question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente ou la dame absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette question, ajoute-t-il, fut soumise à la décision de la cour d'amour de Pierrefeu et de Signe, mais l'histoire ne nous apprend pas quelle fut la décision.

Le silence de l'histoire fait supposer celui de la cour d'amour. Les dames siégeant à ce tribunal sentirent sans doute qu'il valait mieux se taire que de prononcer sur une question qu'elles ne pouvaient résoudre sans se placer dans une alternative nuisible à leurs intérêts; car, en décidant pour la présence ou pour les yeux, elles eussent donné à leurs amants une sorte de droit d'avoir toujours les yeux sur elles, ce qui serait devenu incommode ou compromettant sous plusieurs rapports, et, en accordant gain de cause à l'absence ou au cœur, elles se fussent exposées à ne jouir que par passades de leurs adorateurs changés en chevaliers errants: situation incompatible avec les sentiments des femmes, qui sont toujours plus jalouses d'être aimées de près que de loin.

Quoi qu'il en soit, les personnes qui sentent l'amour prêt à les quitter et qui désirent retenir ce volage, ne sauraient mieux faire que de le soumettre, pendant quelque temps, au régime fortifiant de l'absence, car l'absence est un moyen de se rapprocher, comme dit un proverbe turc. Une fois séparées par l'espace, elles se toucheront de plus près par le cœur. Il y avait répulsion à proximité, il y aura attraction à distance. Ce sont là deux phénomènes dépendant de plusieurs causes fort naturelles. La plus générale, c'est que les amants dépareillés par la séparation passent d'un état de satiété qui alanguissait leurs désirs à un état de privation qui les excite. L'éloignement produit d'ailleurs dans l'amour le même effet que dans la perspective, où il prête aux objets une apparence plus agréable en les montrant sous des formes arrondies qui font disparaître les aspérités. Ils ne laissent plus voir l'objet aimé que par les côtés séduisants: les défauts cessent d'être aperçus, les qualités se présentent sans ombre, elles s'embellissent au gré de l'imagination et du sentiment, elles se transforment en idéalités poétiques, et le rêve doré des premières amours recommence.

Properce (liv. II, élégie 35) dit que l'absence des amants est un surcroît heureux au feu de l'amour:

Semper in absentes felicior æstus amantes.

Il ne faut pas croire pourtant que l'absence ait une influence vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue les petites.

On connaît ce distique proverbial qui a survécu à d'autres vers du comte de Bussy-Rabutin, son auteur:

L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent:

Il éteint le petit, il allume le grand.

Il paraît avoir été pris de cette pensée de La Rochefoucauld: «L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.»