Amor es de pretz la claus

Et de proeza us estanck.

Pour bien le comprendre, il faut savoir que les troubadours avaient donné au mot amour une signification beaucoup plus étendue que celle que nous lui donnons. Ils le regardaient comme le principe et la source de tout mérite intellectuel et moral. «L'amour, disait Rambeaud de Vaqueiras, est le mieux de tout bien; il améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais; d'un lâche il peut faire un brave, d'un guerrier un homme gracieux et courtois.» Le roman de Jauffre et Brunissende disait à peu près de même: «Par l'amour tout homme devient meilleur et plus brave, plus libéral et plus joyeux, plus ennemi de toute bassesse.»

Le génie poétique, ou l'art de trouver, était considéré comme le résultat et l'expression de l'amour érigé en vertu suprême, et ses divers degrés correspondaient à ceux de cette vertu. De là l'espèce de synonymie établie par la langue romane entre amour et poésie, synonymie adoptée par Pétrarque dans ces vers où il appelle le troubadour Arnaud Daniel grand maître d'amour, pour dire grand maître de poésie.

Gran maestro d'amor ch'alla sua terra

Ancor fa onor col dir polito e bello.

(Trionfo d'amore, IV.)

J'ai emprunté cette citation au savant auteur de la Symbolique du droit, M. Chassan, qui ajoute: «Ainsi le recueil composé à Toulouse au quatorzième siècle, et qui renferme une grammaire, une poétique et une rhétorique, est intitulé Leys d'amor, littéralement Lois d'amour, quoiqu'il ne fût pas à l'usage des cours d'amour. Les règlements de la Société des troubadours à Toulouse portent aussi le nom de Leys d'amor. Cette acception du mot amour pour signifier poésie est bien en rapport avec la nature et l'essence de la poésie romane.»

L'homme sans amour ne vaut pas mieux que l'épi sans grain.

Ce proverbe, qu'on trouve dans le troubadour Pierre d'Auvergne, qui paraît l'avoir formulé, est encore dérivé de l'idée exprimée dans le précédent, où l'amour est considéré comme le principe des vertus intellectuelles et morales, ainsi que des vertus guerrières; en un mot, comme la source de tout bien.