Que tout le meillor clerc du mont

Fait comme roncins enseler,

Et puis à quatre piez aller,

A chatonant par-dessus l'erbe

A vous die example et proverbe.

Voici le canevas de ce fabliau, que j'ai retracé de mémoire en le modernisant, parce que je n'avais pas le texte sous les yeux pour en donner une traduction littérale.

Alexandre le Grand, épris d'une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d'eux n'était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s'en chargea: il lui représenta qu'il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l'amour; que l'amour n'était bon que pour les bêtes, et que l'homme esclave de l'amour méritait d'être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n'eut pas le courage de défendre qu'elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée, afin de savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu'avait dit Aristote. «Eh quoi! s'écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l'humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux! il vous conseille d'exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d'aimer qui vous aime! C'est une déraison complète, c'est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s'opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. Ce que veut une belle est écrit dans les cieux, et l'égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l'apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l'apaiser en recourant à l'étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et attirait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l'étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d'y céder. Dès l'instant il laissa là tous les livres et ne songea qu'aux moyens d'avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu'elle faisait sa promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d'elle, et à peine l'eut-il abordée qu'il se jeta à ses pieds en lui adressant une pathétique déclaration. L'enchanteresse feignit de ne pas y croire… pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l'amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligé enfin de s'expliquer, elle répondit qu'elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu'il était possible d'exiger lui furent offertes. «Eh bien! reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice: toute femme a le sien; celui d'Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d'un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est, à mes yeux, la meilleure preuve d'amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l'aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d'autre, et, pendant qu'il s'essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d'amour approprié à la circonstance. Enfin, lorsqu'il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit… devinez où?… elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure, d'où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d'Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l'apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois en ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m'avez faite, et maintenant c'est vous qu'il faut mener paître?» La raillerie semblait sans réplique, mais l'homme habile a réponse à tout. «Oui, c'est moi, j'en conviens, répondit le philosophe en se redressant: que l'état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l'amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu'il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l'approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune et belle Indienne. C'était là qu'on lui reprochait d'avoir perdu sa raison; c'était là qu'il devait la retrouver. Il y réussit; mais ce fut, dit-on, par l'effet du temps plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l'amour, en sait beaucoup plus qu'Aristote.

Ce fabliau, attribué à un chanoine de Rouen, nommé Henri d'Andely, trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d'un auteur arabe qui l'a intitulé: le Vizir sellé et bridé. J.-M. Chénier a remarqué avec raison que l'idée de substituer Aristote à un vizir vient de l'autorité même qu'Aristote avait acquise dans les écoles du moyen âge. Mais il a eu tort, suivant moi, de traiter cette idée d'absurde, car elle sortait en quelque sorte de l'esprit du temps, et ménageait au trouvère un moyen sûr de rendre plus frappante la moralité qu'il voulait offrir à ses contemporains, en introduisant dans sa fable comme acteur principal l'homme célèbre qui avait été, à leurs yeux, la plus haute personnification de la sagesse.

Du même fabliau est dérivée l'expression faire le cheval d'Aristote, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché ou dans quelque autre semblable, et qui consiste à prendre la posture d'un cheval afin de recevoir sur son dos une dame qu'on est obligé de promener ainsi dans le cercle, où elle est embrassée tour à tour par tous les joueurs qui s'égayent aux dépens du pauvre patient qu'ils louent ironiquement à qui mieux mieux, les uns, de sa belle allure chevaline et les autres de sa bonne grâce à remplir le rôle d'intendant de leurs menus plaisirs.