Mais pourquoi un bon mariage est-il si difficile à faire?—Il faudrait, pour le dire, exposer tant de raisons, rappeler tant de faits, entrer dans tant de détails, que je serais obligé d'ajouter un second tome à ce petit livre, ce qui serait fort déplaisant pour les lecteurs qui auraient été tentés d'y jeter un coup d'œil par curiosité, dans leurs moments perdus. Qu'on me permette donc de ne pas traiter la question. Si l'on désire en avoir au long la réponse, qu'on interroge certains mal-mariés, qui sont assez disposés à faire le récit de leurs infortunes, ou bien qu'on examine avec quelle légèreté, quelle irréflexion, quelle imprévoyance, se forment les unions conjugales, surtout en France, où l'on se marie plus vite qu'en tout autre pays, soit par le désir de terminer sans retard cette affaire de pure spéculation, soit par l'effet de l'impatience qui compose en quelque sorte le fond du caractère français. Cet examen suffira pour faire comprendre combien il est difficile que les parties contractantes, qui s'accordent sans se connaître, ne soient pas en désaccord dès qu'elles se connaissent, et qu'après s'être prises pour ce qu'elles ne sont pas, elles n'en viennent point à se quitter pour ce qu'elles sont.

La spéculation matrimoniale est la principale source d'où découlent les malheurs des conjoints. Je citerai sur ce sujet quelques phrases détachées d'un article plein de bon sens et d'esprit publié dans le journal le Siècle, no du 11 décembre 1859, par M. Edmond Texier, et les lecteurs m'en sauront gré.

«Les pères de famille, dit cet ingénieux écrivain, ont parlé à leurs enfants le langage de la raison. Ils leur ont dit que l'amour est un enfantillage, le sentiment une faiblesse, et ils ont inventé cette magnifique spéculation qui s'appelle le mariage d'argent. Le mariage d'argent a tellement réussi qu'on n'en voit point d'autre aujourd'hui. On n'épouse plus ni un cœur, ni un esprit, ni une femme. On se marie avec une dot, et c'est l'union des dots qui a créé le demi-monde. Ce monde-là a eu sa raison d'être le jour où le prêtre a béni les serments de deux coffres-forts. La beauté, la grâce, l'éducation, la vertu même, tout cela ne pèse pas une demi-once dans le plateau de la balance conjugale. Le mariage, tel qu'on le traite de nos jours, est le principal pourvoyeur de ces dames (les courtisanes). Le demi-monde pousse à l'ombre du mariage d'argent comme la mousse à l'ombre des grands arbres. Ceci a engendré cela. C'est sur le fumier du mariage d'argent qu'a poussé le champignon du demi-monde. C'est là, et non ailleurs, qu'il faut aller déterrer la comédie d'aujourd'hui.»

Un bon mariage répare tout.

«Le mariage, dit Bayle, fait rentrer au port de l'honneur, il y répare les vieilles brèches, il donne la qualité de légitimes à des enfants qui ne la possédaient pas. Je ne dis rien du voile épais dont il peut couvrir les nouvelles brèches, les fautes courantes et le péché quotidien.»

Ce proverbe s'applique particulièrement aux hommes et aux femmes que le résultat qu'il énonce vient absoudre des galanteries et des désordres de leur vie antérieure. Il sert quelquefois de devise aux dissipateurs qui continuent à faire des dettes en se flattant d'épouser quelque riche héritière dont la dot comblera leur déficit.

On dit aussi: Le mariage est une planche après le naufrage, pour exprimer les mêmes idées. Mais on a remarqué avec esprit et raison que s'il fait trouver un port dans la tempête, il peut également faire trouver une tempête dans le port.

La même année vit naître le mariage d'inclination et le repentir.

Les mariages d'inclination, surtout ceux qui se font entre des personnes de condition inégale et contre le gré des parents, offrent peu de chances d'être heureux. Ils peuvent bien aller pendant quelques jours, c'est-à-dire dans le temps fort court où la passion aveugle sous laquelle ils ont été contractés conserve toute sa force; mais à mesure qu'elle s'affaiblit, les écailles tombent des yeux des époux, et chacun aperçoit de tristes réalités, au lieu des séduisantes idéalités qu'il s'était formées; la femme gémit de n'être pas reçue chez les parents de son mari, et d'être privée par suite de la considération et de l'estime qu'elle se croit en droit d'exiger d'eux; le mari se trouve déplacé dans la famille de sa femme, et il lui reproche son peu de distinction. Le mari supporte difficilement les observations d'une belle-mère acariâtre et d'un beau-père intéressé; puis les défauts des conjoints, que la passion avait voilés, apparaissent dans leur désolante nudité. Les récriminations commencent de part et d'autre et deviennent plus amères par la contradiction. Ils se font des reproches mutuels; les parents de la femme prennent parti pour elle. Pour peu que l'aisance vienne à disparaître du ménage la discorde est à son comble. On pourrait, en présence de tous ces inconvénients, dire que rien n'est terrible dans le mariage comme le paupérisme et le beaupérisme.

Les meilleurs mariages se font entre pareils.