Par conséquent, il ne faut pas s'étonner qu'un vieux ou un laid qui se présente comme épouseur sous les auspices de la déesse qu'Homère appelle Vénus dorée, soit favorablement accueilli par une jeune et jolie fille. Celle-ci pense moins aux inconvénients de son union avec lui qu'aux avantages qu'elle espère en retirer. Elle va être affranchie de la sujétion où ses parents la tiennent, et devenir maîtresse de maison; elle disposera d'une grande fortune, elle aura de superbes équipages, des écrins garnis de perles et de saphirs, des cachemires et des robes magnifiques, enfin tout le splendide attirail de toilette que les Latins appelaient mundus muliebris, «le monde féminin», sans doute en raison de la quantité et de l'importance des objets qu'il comprend. L'idée qu'elle se fait de sa nouvelle position l'enivre et l'éblouit; elle se voit déjà la reine de la mode, et se flatte de trouver dans l'homme cousu d'or, de qui elle est adorée, un trésorier inépuisable, toujours prêt à payer les frais du luxe royal de ses atours.

Est-il possible qu'elle refuse un mariage qui lui ouvre un avenir si merveilleux? Quelque innocente se rencontrerait peut-être capable de résister aux séductions de l'opulence et de rester fidèle à un amant pauvre que ses parents voulaient la forcer d'oublier; mais elle qui n'aspire qu'à briller dans le monde, elle se gardera bien de cette magnanimité de roman. Elle a étudié la question sous toutes les faces. L'affaire lui paraît excellente, et elle n'a rien de plus pressé que de la conclure. Peu lui importe qu'on la blâme de sacrifier les intérêts du cœur à ceux de la vanité, en épousant un homme qu'elle ne saurait aimer. Elle tient ce reproche pour une niaiserie sentimentale dont elle rit; elle sait que le mariage n'empêche pas d'aimer ailleurs, et elle est disposée à imiter le plus décemment possible la conduite de certaines dames qui se prêtent à un mari et se donnent à un amant. C'est là malheureusement ce qui se passe dans une société immorale, en la plupart des cas où une jeune et jolie fille est unie à un vieux et laid magot. Eh! pourrait-elle avoir, non-seulement le courage, mais le désir de rester fidèle à un tel mari, lorsqu'elle est sans cesse poursuivie par des adorateurs d'autant plus empressés qu'ils pensent que si elle s'est laissée aimer par celui-là, elle se laissera bien aimer par d'autres.

Un mari doit faire carême-prenant avec sa femme, et Pâques avec son curé.

Ce vieux proverbe, qui recommande d'être bon mari et bon chrétien, n'a pas besoin d'être expliqué; mais il a besoin d'être rappelé au souvenir des maris, car bien que ces messieurs n'ignorent pas ce qu'il signifie, presque tous oublient ce qu'il les invite à faire à tout le moins une fois l'an.

Le bon mari fait la bonne femme, et la bonne femme fait le bon mari.

Quand le mariage est l'association de deux personnes raisonnables, qui s'aiment par inclination autant que par devoir, elles ont naturellement l'une pour l'autre des égards, des attentions et des prévenances dont l'effet est d'entretenir et d'accroître chez elles la confiance et l'affection. Cet échange de soins quotidiens, cette fusion de pensées et de sentiments, améliorent leur caractère individuel en le dégageant des volontés égoïstes, et leur communiquent un nouveau caractère commun à toutes deux, qui leur fait goûter les plus doux charmes de la sympathie. Si le sort leur est contraire, elles n'éprouvent que la moitié des peines; s'il leur est favorable, elles ont le double des plaisirs.

Voilà les vrais modèles des époux, toujours tranquilles et satisfaits parce que chacun d'eux fait consister sa tranquillité et sa satisfaction dans celles de son associé. Si les autres les imitaient, s'ils travaillaient à se rendre mutuellement contents, on n'entendrait plus tant de plaintes contre le mariage. Cet état est bon en soi, le malheur vient de ceux qui le gâtent, et ils doivent s'en prendre à eux-mêmes s'ils y trouvent une infinité de maux.

«Observez cette barque conduite par deux matelots: s'ils rament ensemble, ils voguent doucement sur les flots agités; mais s'ils ne sont pas d'accord, chaque vague produit une secousse, et tel coup d'aviron donné à contre-sens pourrait faire chavirer leur frêle esquif.

«Le bateau est le mariage, les rameurs sont les deux époux; ils naviguent sur le fleuve de la vie, et ce n'est qu'en unissant leurs efforts qu'ils adoucissent les contrariétés du voyage.»

(Le duc de Lévis.)