C'est ainsi qu'à force de tendresse il fait, de cette humble femme, un être privilégié, objet de l'envie de plus d'une grande dame de son pays qui voudrait posséder comme elle l'heureux don d'inspirer un si grand amour à son époux et d'exercer sur lui un si grand empire. Mais, hélas! ce ne sont point les épouses qui peuvent plier les époux à des habitudes de popes et se faire choyer par eux comme des popesses. Elles n'obtiennent point ces avantages, qu'elles désirent si ardemment, et c'est vraiment dommage; car il serait bien curieux de voir comment elles s'y prendraient pour ne pas en abuser.
La comparaison proverbiale dont je viens de donner l'origine et l'explication est en usage en Russie depuis plusieurs siècles; elle n'a été importée en France qu'à l'époque de la Restauration, où quelque bel esprit du temps l'a enchâssée dans la formule inscrite en tête de cet article.
J'ajouterai, pour le lecteur curieux de savoir ce que devient la popesse qui survit à son mari, que le veuvage lui est funeste: elle est forcée de quitter le presbytère et le petit domaine qui l'environne; il n'y a plus pour elle que misères et que douleurs, et le seul espoir qui lui reste est de trouver quelque séminariste qui, pressé d'entrer dans les fonctions sacerdotales, ne dédaigne pas de l'épouser.
Les époux trop ardents sont comme deux tisons qui se consument vite l'un l'autre, quand ils sont rapprochés.
Cette comparaison pittoresquement triviale s'emploie pour faire entendre aux époux qu'ils doivent mettre une certaine modération dans les jouissances des sens, qui s'useraient bientôt par leurs excès et produiraient des résultats fâcheux qu'il leur importe de prévenir.
«C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage, dit Montaigne: voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doibt estre un plaisir retenu, sérieux et meslé à quelque severité; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse.» (Essais, liv. I. chap. XXIX.)
L'état conjugal est de sa nature grave et raisonnable; néanmoins il faut qu'il intéresse le cœur. Mais ce n'est pas dans une passion ardente et passagère qu'il fait consister l'intérêt du cœur; c'est dans un sentiment calme et durable, et ce sentiment est un amour d'une espèce particulière, non l'amour proprement dit.
Non cet amour que le caprice allume,
Ce fol amour qui par un doux poison
Enivre l'âme et trouble la raison,