On lit dans le Furetériana le résumé suivant des principales accusations des hommes contre les femmes: «Que de maux elles ont causés dans le monde! Adam en a été séduit, Samson dompté. La sainteté de David en a été troublée, Salomon en a perdu la sagesse. Ce fut une femme qui fit renoncer saint Pierre à Notre-Seigneur. Elle fit plus d'effet sur l'esprit de Job que le diable, qui ne put l'ébranler. Le poëte Codrus disait que le ciel ne contenait pas tant d'étoiles ni la mer tant de poissons que la femme a de fourberies cachées dans son cœur. Barthole disait que toutes les femmes sont mauvaises, et qu'il n'est pas besoin de faire des lois pour les bonnes femmes, parce qu'il n'y en a point. Hippocrate nous assure que la malice est naturelle à la femme. L'auteur de l'Ecclésiastique, aussi illustre en sagesse parmi les Hébreux que Thalès en philosophie entre les Grecs, nous a laissé par écrit que la source du péché nous est venue de la femme; qu'il vaudrait mieux demeurer avec un lion ou avec un dragon qu'avec une mauvaise femme (ch. XXV) et même que les crimes des hommes sont plus supportables que les bienfaits des femmes: Melior est iniquitas viri quam mulier benefaciens (ch. XLII). Entre toutes les bêtes sauvages, dit saint Chrysostome, il n'y en a point qui soit plus dangereuse que la femme. Pandore répandit toute sorte de maux sur la terre; Hélène causa la mort de tant de milliers d'hommes; Déjanire fit mourir Hercule son mari, un des plus fameux héros qui aient jamais été; les Danaïdes et les filles d'Egyptus tuèrent leurs maris en une nuit. Salomon dit qu'il a trouvé la femme plus amère que la mort. De mille hommes, ajoute-t-il, il ne s'en trouve qu'un de bon; mais, parmi toutes les femmes, il n'y en a pas une de bonne. (Ecclésiaste, ch. VII.) Les chrétiens leur ont ôté le maniement de l'Église, les philosophes ne les ont pas voulu admettre dans la philosophie, les jurisconsultes leur ont défendu le barreau, les mahométans les ont exclues du paradis et les ont mises au rang des esclaves. Il serait cependant agréable de chanter les louanges de Dieu, de philosopher, de plaider, d'être en paradis avec des femmes. Il faut bien qu'il y ait de leur faute à tout cela.»

Oui, sans doute, il y a de leur faute; mais il y a beaucoup plus de celle des hommes, qui sont presque toujours injustes, ingrats et tyranniques envers elles, qui leur aigrissent et leur faussent le caractère, qui les forcent à recourir à la ruse, à la dissimulation et à la vengeance. Aussi ont-elles raison de retourner contre eux le proverbe, en disant: L'homme perd la femme. Il la perd par son indifférence, par son égoïsme, par sa défiance, par ses calomnies, par ses outrages, enfin par une foule d'erreurs, d'inconséquences et de torts de sa conduite anticonjugale. Ce n'est pas tout: non-seulement il la perd, en ne l'aimant pas comme il devrait l'aimer; il la perd encore en l'aimant d'une manière déraisonnable; car il arrive ordinairement que plus un mari aime sa femme, plus il augmente les travers qu'elle peut avoir; tandis que, au contraire, plus une femme aime son mari, plus elle le corrige de ses défauts.

Je ne prétends pas m'ériger en apologiste enthousiaste de la femme, ni rehausser son mérite en rabaissant celui de l'homme. Je conviens qu'elle a aussi de nombreux défauts qui déparent ses qualités; mais je crois qu'en général ses qualités lui appartiennent en propre et que ses défauts lui viennent de nous. Il en est d'elle comme de ce rosier qui croît sans épines, sur le sommet des hautes Alpes, et qui se hérisse de pointes acérées quand il est cultivé dans nos jardins. En la faisant descendre de la région élevée où elle se développerait sous de célestes influences, en la plaçant dans un mauvais milieu, où elle est privée de l'air pur dont elle a besoin; en lui donnant une culture trop artificielle, et souvent en opposition avec ses aptitudes natives, nous abâtardissons cette belle créature de Dieu, nous la rendons différente d'elle-même, nous la transformons en un nouvel être presque entièrement factice, tant nous sommes habiles à contrarier les facultés de sa nature et à les vicier par le mélange de quelque élément de dégénération qui les fait tourner à mal et produit des effets pernicieux, de même qu'une certaine malignité de séve dans le rosier transplanté rend sa floraison épineuse.

Ne nous en prenons donc qu'à nous si la femme a tant d'imperfections, et n'ayons pas la sottise de les lui reprocher, au moins celles qu'elle a contractées par notre faute. Il serait meilleur et plus juste de chercher le bon moyen de l'en corriger, en commençant par nous corriger nous-mêmes des vices qui les lui ont communiquées. Les deux sexes n'ont pas été créés et ils ne s'unissent pas pour vivre en état de guerre permanente. Leur serait-il impossible de terminer ou de rendre moins dures des hostilités incompatibles avec le repos et la moralité de tous deux?

Ah! si le mariage pouvait être ramené à cette confiance réciproque, à cette entente cordiale, à cet échange délicieux de pensées et de sentiments dont l'absence n'y laisse place qu'aux amertumes et aux déceptions, combien cet état contribuerait à l'amélioration et au bonheur de l'homme et de la femme! il est évident qu'il les rendrait meilleurs, puisqu'ils y seraient affranchis des passions qui les pervertissent, et plus heureux, parce qu'ils y jouiraient avec une sécurité inaltérable de toutes les délices que pourrait leur donner un amour épuré et devenu pour eux une vertu.

Qui décrira la suprême félicité de deux époux également animés du double zèle de l'amour et du devoir, de l'amour qui fortifie le devoir, et du devoir qui purifie l'amour!… Que de secrets merveilleux, de dons célestes, la femme trouverait dans le fonds inépuisable de sa tendresse plus délicate, plus ingénieuse, plus pénétrante que celle de l'homme, pour le réjouir et l'enivrer de plus en plus! Elle lui donnerait un nouveau paradis qui vaudrait bien celui qu'il l'accuse de lui avoir fait perdre.

Mais pourquoi parler d'une chose impossible à réaliser? Le diable a flétri cette prime fleur de nature qu'eut la femme dans l'Éden, et l'on chercherait en vain à lui rendre son parfum et sa fraîcheur. Elle s'est desséchée sous la mauvaise culture de l'homme. Il n'y a déjà plus dans sa séve de vertu qui puisse la régénérer. Elle ressemble à l'arbre aux fruits amers dont parle le grand poëte persan Ferdouci: «On aurait beau planter cet arbre en paradis, l'arroser avec l'eau du fleuve de l'éternité, humecter ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours sa nature et ne cesserait de porter des fruits amers.»

J'abandonne cette thèse chimérique et je reviens au but que je me suis proposé dans cet article. Il a été de démontrer l'injustice des reproches que les hommes adressent aux femmes. Je crois avoir opéré cette démonstration. Il ne me reste qu'à y joindre un corollaire: c'est que toutes ces sottes accusations, à l'appui desquelles ils citent la fable et l'histoire, sont inadmissibles au tribunal de la raison. La fable ne prouve rien, et l'histoire prouve, au contraire, que les femmes ont toujours fait moins de mal que les hommes.

Une maîtresse est reine, une femme est esclave.

Avis aux belles qui se flattent que l'Hymen leur laissera la royauté qu'elles ont reçue de l'Amour, sans penser que l'Hymen et l'Amour sont deux frères ennemis, et que l'Hymen n'est pas solidaire des engagements de l'Amour.