Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière, c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.

Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!

Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses espérances!

Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....

Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même, remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M. D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant!

Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout, c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement. On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps. On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur.

Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne, Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.

Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.

Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.

--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner. De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et d'azur!