Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient lieu de père et de mère.

De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa son oreille. C'était la voix de sa mère.

--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en pour ne plus jamais revenir....

Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.

--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix d'homme.

--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.

--Je resterai.

--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....

--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?

--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...