--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en connaît les causes.
Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme un accident, cette maladie subite.
Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait parler! Il faudra bien qu'elle parle....
Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.
XV
Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice en voyant la splendide demeure: Quand on taille dans le cuir des autres on peut faire large courroie. L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait devenir sa femme.
--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à fuir ma destinée, je serai malheureuse.
Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire. S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les motifs.
Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles, mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère, elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le sacrifice de sa personne.
Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état d'abnégation ou d'anéantissement moral.