Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie, on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère.
Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux actions, la pauvre femme.
--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je dirai: ma fille, madame la ministresse... Il m'en passe des frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre file..... Je t'aime autant.....
Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea madame D'Aucheron qui ne comprit pas.
--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme: prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais! La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète.....
Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer. L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser. Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas.
Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance d'une mystérieuse protection.
XVII
Les jours passaient.
Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout, son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il rencontra Leroyer.