Lorsque Léontine revint à la maison elle vit un rassemblement au coin de la côte Ste Geneviève et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effrayée parce que l'on y parlait fort. C'était un grand gaillard, à l'air intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il était mécontent, indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; plusieurs même l'applaudissaient....

--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec ma famille, sous prétexte d'économie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je faire maintenant pour donner du pain à mes enfants? Vais-je, à l'âge de cinquante ans, apprendre un métier ou défricher une terre? Ah! l'on n'a plus besoin de moi!... Monsieur Le Pêcheur peut se dispenser de mes services. A nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas encore élu.

--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace?

--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait trop canaille par exemple....

--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois.

--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un peu partout....

--Où il y a de la lumière et quelque chose à butiner, ajouta quelqu'un.

--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre.

Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut une pensée de mépris pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, elle ne put se défendre d'une légère atteinte de jalousie.

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