La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine.
Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui pourrait arriver ensuite.
Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie, le soir d'une chaude journée.
Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon, va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela chasse l'ennuie.
Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut.
Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron. Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres.
Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne l'attendait au salon. Elle accourut.
--Ida!
--Léontine!
Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent dans une douce étreinte.