Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris de joie.

--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.

--Oh yes! Je les entends. Do you hear?

--Entendamus omnes... répondit l'ex-élève.

Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique. Les autres riaient de bon coeur.

--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire.

Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de leur marche.

--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.

La troupe fit cercle autour du renégat.

--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au supplice du prisonnier.