Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.

--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous sommes peut-être tombés dans leur piége.

Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.

Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.

On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois, puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.

Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas; et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:

--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton dernier repas.

Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui. Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.

--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon tour, fit l'un des indiens.

--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.