--Sont-ils loin?
--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et, cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, ou les lacs du midi.
La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva joyeux.
--Je les entends! je les entends!
--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
--Marchons! cria le chef.
Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur, les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants. Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?
--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! répliqua le "Lièvre qui court."