Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.

Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son chemin.

Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur marche vers le lac Noir.

XI

LA MÈRE LABOURIQUE

Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.

Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de plus pour faire vendre la terre de Noémie.

Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune, si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux veuvage.

Robert et Chariot entrent en riant.

--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.